mercredi 1 septembre 2010

Du 21-02-2010 au 24-02-2010 : Quito (3ième partie), Fin de mi-temps

Après quasiment 5 jours de répit-repos-organisation-réflexion-débats, nous avons notre rendez-vous avec Acción Ecológica. Les locaux de l’organisation ne trompent pas :  un vélo décoré d’un autocollant « Yasuni depende de ti » en défense du projet ITT, un grand jardin fleuri, du jasmin embaumant…, Acción Ecológica, dont j’ai déjà parlée un peu plus haut, c’est l’Organisation (avec une grande « O ») écologiste (infantile) d’Equateur, internationalement connue et reconnue pour son travail de soutien aux mouvements socio-environnementaux du pays, voire de tout le continent américain, tout comme pour « poser les thèmes importants », comme l’a formulé si bien une amie d’ami. C’est aussi l’une des plus vieilles du continent (25 ans !). Nous y avons donc une discussion intéressante qui nous met (ou remet) au vent des principaux problèmes socio-environnementaux du pays.

Mines

Le mouvement anti-minier, nous-dit-on, est aujourd’hui le principal mouvement socio-environnemental d’Equateur (ou « principaux mouvements », car, comme on le comprendra plus tard, il est difficile, là aussi, de parler d’unité).

L’Equateur, contrairement au Pérou et à la Bolivie, n'est pas (encore) à proprement parler un pays minier. Son passif environnemental, il le doit (surtout) à l'exploitation pétrolière. Alors, quand el señor Correa décide qu'il faut développer le pays à l’image de ses voisins, c'est à dire en extrayant de la terre les minerais, ce n’est pas du goût des indigènes et des écologistes, dont certains parlent de trahison. D’autant plus que depuis l’adoption de la nouvelle Constitution en 2008, l’Equateur est censé respecter ce que les assembleistes ont appelé les "droits de la nature" en reconnaissant la nature en tant que telle comme un sujet de droit. La rupture entre le « développementisme sénile » et « l’écologisme infantile» est pour beaucoup due au changement de cap du Président sur la question minière.

Actuellement (fin février 2010), on distingue, nous explique-t-on, trois principaux fronts emblématiques de la lutte contre les projets miniers :

-         Celui de l’Amazonie sud (provinces de Morona Santiago y Zamorra chichipe), mené par des Shuar.
-         Celui du nord-ouest, dont le foyer le plus connu est la vallée d’Intag, l’un des cas emblématiques et des plus étudiés d’Equateur, aussi bien pour sa résistance victorieuse (en 14 ans , ils ont réussi à faire partir deux entreprises étrangères et l’exploitation projetée du cuivre n’a jamais pu commencer) que pour son inventivité (mise en place d’une multitude de projets alternatifs). Ce sont des copains, Anna les connaît déjà. Tant mieux, Jeremy et moi, nous avons hâte de les rencontrer !

-         Le mouvement en défense de l’eau, le plus fort dans les provinces du sud (Azuay et Zamora), mais qui a vocation de s’étendre à l’ensemble du pays, mené par les paysans et les indigènes. On nous dit qu’une marche pour l’eau est prévue pour le début du mois de mars à Cuenca et que nous pourrions y rencontrer les principaux acteurs. Génial, on accepte l’invitation sans hésiter.

Même si les mouvements anti-miniers historiques (comme celui d’Intag) n’étaient pas forcément menés par des indigènes, on nous dit qu’aujourd’hui, les indigènes sont des acteurs de première importance, notamment à travers l’ECUARUNARI (Ecuador Kichwa Llaktakunapak Jatun Tantanakuy), composante andine de la CONAIE (actuellement allié et/ou protagoniste des mouvements anti-extractivistes). 

Pétrole

En Equateur, c’est toute une histoire. L’or noir est encore aujourd’hui la principale source de revenus du pays (qui fait partie de l’OPEP*), l’activité pétrolière emploie beaucoup de personnes (Petroecuador, la compagnie pétrolière nationale, a été pendant longtemps le premier employeur du pays) et est à l’origine, aussi, des plus grands scandales. Les deux grands oléoducs (SOTE et OCP) ont continué d’acheminer l’or noir de l’Amazonie équatorienne en dépit des crises économiques (dollarisation), des crises politiques – 7 présidents en 9 ans - et des drames environnementaux et humains (Procès Chevron Texaco).

Le plus gros scandale socio-environnemental lié au pétrole concerne une entreprise états-unienne, Chevron-Texaco. « Texaco demeura au pays pendant 28 ans, fora 339 puits, lâcha quotidiennement dans l’environnement plus de 22 millions de litres de déchets industriels, brûla 10 millions de pieds cubiques par jour, versa 16,8 millions de barils de cru, causa la déforestation de plus d’un million d’hectares de forêts tropicales humides. Avec ses opérations, Texaco bouleversa les populations indigènes Cofan, Siona, Secoya, Huaorani, Kichwa et Colonos, et les amena à un état proche de la disparition. De plus, la venue de cette entreprise accéléra le processus d’extinction des communautés Tetete et Sansahuari » (Jose Proaño, Situation de désastre ? Problématique pétrolière en Equateur. Le Jouet Enragé. Novembre 2006. http://lejouetenrage.free.fr/net/spip.php?article126).

La compagnie est aujourd’hui sur le banc des accusés, et son procès (dont je vous parlerai en détails plus tard) est considéré par certains comme « le procès du siècle ». Les dégâts environnementaux et sociaux causés par l’activité de la Texaco dans la grande forêt sud-américaine ne font pas l’ombre d’un doute.  Eaux de formation fortement contaminées (une sorte de marée noire fluviale de grande envergure), pollution aux métaux lourds,  un nombre anormalement élevé de cancers chez les populations vivant à proximité des sites d’exploitation pétrolière… Plusieurs documentaires ont déjà été tirés de ce scandale (Chevron toxico et Crudo). Mais, malgré les fréquentes et euphoriques annonces médiatiques qui parcourent le microcosme de ceux qui sont au courant, le procès n’avance quasiment pas et la multinationale est encore loin d’avoir payé les 27 milliards de dollars qu’on lui réclame en dédommagement.

Comme pour faire écho à ce procès, la grande « cause » du moment en Equateur, celle qui fait vibrer (une partie de) la planète, c’est le projet Yasuni-ITT. Derrière ce sigle, se cache un projet sorti des méandres obscurs des écologistes « infantiles » du pays. On cite souvent Esperanza Martinez (l’origine de l’idée provient de la proposition d’un moratoire sur l’exploitation pétrolière faite par Oilwatch) ou Alberto Acosta comme en étant les principaux instigateurs et promoteurs. L’idée du projet est la suivante : puisque l’humanité court à la catastrophe à cause du réchauffement climatique, provoqué (entres autres causes) par les émissions de gaz à effet de serre issus de la combustion des dérivés du pétrole, alors l’Equateur, dont près de 20% des réserves de pétrole exploitables se trouvent dans le parc Yasuni en pleine Amazonie, propose le contrat suivant à la communauté internationale : « je laisse mon pétrole (celui de Yasuni) là où il est, en échange de quoi vous me remboursez au moins la moitié du manque à gagner ». Simple et génial? Pour l’instant, on n’en apprendra pas plus, mais on aura vite une occasion de nous rattraper : une journée sur le sujet est organisée le 5 mars prochain, à Coca, « la » ville pétrolière du pays et que nous y sommes cordialement invités. Ca, c’est la bonne nouvelle.

La mauvaise nouvelle, enfin, celle à laquelle on ne s’attendait pas, c’est que le pays continue son exploration pétrolière dans les régions côtières et qu’il existe un projet de raffinerie en partenariat avec le Venezuela (PDVSA), dont les spécificités techniques permettraient de raffiner un pétrole du type de celui qui pourrait être extrait … je vous le donne en mille … du parc Yasuni. Sans parler de la résistance, depuis les années 1980, de la communauté kichwa de Sarayaku (Amazonie, Pastaza) contre l’exploitation du pétrole sur son territoire. D’ailleurs, les Sarayaku ne voient pas d’un très bon œil de projet ITT, qu’ils qualifient d’hypocrite (si l’on laisse le pétrole de Yasuni sous terre, leur territoire à eux sera plus que jamais en danger !).

Alors, poker menteur entre le gouvernement et les écologistes ?  En substance, chez Acción Ecologica, on pense que le gouvernement ne croit pas (ou ne croit plus) au projet ITT et que donc ce ne serait pas illogique de posséder une raffinerie lorsque l’extraction aura commencé. Alors, ITT est-il mort né ? « Non, mais maintenant, il est entre les mains de la société civile, des organisations écologistes et des militants qui doivent se mobiliser partout sur terre pour qu’il aboutisse »…  Ainsi l’Equateur pourra continuer à se faire l’écho des résistances aux projets pétroliers avec crédibilité. Dans le cas contraire, cela sera plus compliqué. Cela dit, il ne s’agit que d’un son de cloche, peut-être dramatise-t-on la situation afin de ne pas faire relâcher la pression ?

2 – prolongation, ou « encore les mines » !

Alors que je m’apprête à aller cuver toutes ces nouvelles informations qui n’en finissent pas de me faire tourner la tête, tant le chaud souffle le froid et réciproquement, nous nous installons sur une table du jardin d’Acción Ecologica. « Qu’est ce qui se passe, on ne rentre pas manger du fromage » ? « Non, Irkita, tu ne suis pas, on a un autre rendez vous ». Alors, c’est reparti.

Le deuxième entretien de la journée nous amène à la rencontre de l’OCMAL (Observatoire des Conflits Miniers d’Amérique latine), qui a fait son nid temporaire dans les locaux de l’association équatorienne. Après un survol du continent, nous menant du Salvador à l’Argentine, en passant par la Colombie et le Brésil, partout où des luttes contre les projets miniers existent, nous nous posons en Equateur.

En Equateur, contrairement à ses voisins, à notre connaissance, il n’existe pas pour l’instant de mines à ciel ouvert et à grande échelle en fonctionnement (si vous avez vent du contraire faites-le-moi savoir). Bien sûr, il y a une multitude de projets, tout comme les mines dîtes artisanales ou illégales, tout autant impactantes en termes environnementaux que leurs grandes sœurs, si ce n’est que là encore, c’est une question d’échelle – peut-être... Quand on extrait des dizaines de tonnes, même si la technologie est supposément plus moderne, on impacte forcément plus que lorsqu’on extrait quelques kilos.

En Equateur, il existe huit sites d’intérêt pour les entreprises minières multinationales, dont deux ou trois de grande taille,  nous apprend-on (deux ou trois ? on comprendra certainement plus tard…). «Aujourd’hui, il y a un mouvement de résistance national important contre les projets d’exploitation minière». Si, dans un premier temps, celui-ci s’est retrouvé paralysé par l’adoption du code minier, c’est en partie parce que les gens avaient confiance en la nouvelle Constitution qui devait protéger plus qu’ailleurs l’environnement, «la nature ayant des droits ». Mais, le fait que « Correa se soit prononcé finalement en faveur du développement de l’activité minière » a fini par faire sortir les mouvements de leur léthargie passagère. Aujourd’hui, les projets sont concrets et le(s) mouvement(s) anti-mine en phase d’organisation, fortement soutenu(s) et suivi(s) par le secteur indigène, d’une part et par les juntas del agua (systèmes communautaires de gestion de l’eau et des canaux d’irrigations) d’autre part. « Enjeu politique », - diront certains. A quoi d’autres répondront qu’il s’agit d’une problématique territoriale. Parce que l’activité minière est particulièrement envahissante et gourmande pour ce qui concerne ses besoins en eau. Or, « pour le mouvement indigène, le territoire est fondamental ». Et l’eau est fondamentale pour tous. Quant à l’apport des secteurs académiques et des ONGs du pays, ils sont venus fortifier la résistance en lui fournissant arguments théoriques et scientifiques. Le territoire avant l’écologie ?

Question subsidiaire. Pourquoi est-ce qu’en Equateur la résistance est-elle aussi forte ? Réponse : « Parce que les mobilisations sociales y ont toujours été nombreuses. Les indigènes ont renversé tant de présidents et les gens ont confiance qu’à travers la mobilisation, il est possible d’obtenir des choses, ce qui n’est pas pareil ailleurs». Ouf ! Réponse courte et logique, comme je les aime, mais qui n’est pas fréquente à entendre de la part de la plupart de nos interlocuteurs. Normalement, quand on pose une question, on écoute la réponse pendant une demi-heure ! Alors, quand on ne peut nous consacrer qu’une heure, c'est-à-dire en moyenne deux questions, il faut bien les choisir! Et vous, qui vous plaigniez des posts-fleuves d’Irkita (non, vous ne vous plaignez pas ???), imaginez que vous n’avez droit à chaque fois qu’à un résumé ! Ces humains, tous des ingrats !

Alors que nous rentrons à pied jusqu’à « la maison », nous sommes un peu tristes. En effet, au détour de la conversation, nous avons appris qu’à cause d’un contrat existant entre l’entreprise minière (publique) chilienne (CODELCO) et la Chine, l’exploitation du gisement de cuivre de nos amis de la vallée d’Intag que nous avons programmés de visiter à la fin de la semaine, est de nouveau en projet.

L’histoire, c’est que le Chili, qui possède les plus grosses réserves de cuivre de la planète, avait vendu (via la Codelco) 60 000 tonnes de cuivre à la Chine mais n’a pas pu honorer le contrat suite à l’opposition des syndicats. Entre temps, le gisement de la vallée d’Intag en Equateur - dont la concession était reprise par l’Etat (depuis que les communautés aient expulsé l’entreprise canadienne qui l’avait précédemment achetée aux enchères) - avait été revalorisé à 60 000 tonnes de cuivre. Exactement ce que la Codelco avait promis à la Chine. Selon notre interlocuteur, l’idée serait donc, qu’avec l’appui technique du Chili, une entreprise publique équatorienne - socialisme du XXIième siècle oblige ! - vende le cuivre promis à la Chine. Ce n’est pas que l’investissement soit stratégique pour l’entreprise chilienne, la Codelco, puisqu’en un an elle exporte entre 500 000 et 1 million de tonnes de cuivre, mais cela lui permettrait d’honorer son contrat avec la Chine. Pour une poignée de cuivre devant confirmer une poignée de main et une signature en bas d’un contrat, nos amis d’Intag, de nouveau, risquent de voir leur belle vallée détruite et leur rivière polluée pour de très nombreuses années. Sombre perspective…



*l’Equateur était sorti de l’OPEP en 1992 et a de nouveau réintégré l’organisation en 2007, voir : http://www.pcmle.org/EM/article.php3?id_article=1408


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Kri kri
Irkita


mardi 27 juillet 2010

Du 21-02-2010 au 24-02-2010 : Quito (2ième partie) – L’Equateur, « la guerre des gauches »…

De discussions en lectures, de questions en réponses, on commence à avoir l’impression de discerner un peu mieux le paysage politique équatorien. Si le pays est certes à gauche, cette gauche est pleine de désaccords. Gauche de gauche, gauche de droite, gauche de centre droit, droite de centre gauche, indigènes de gauche, indigènes de droite de la gauche, écolos trotskistes, socialo-écologistes… Je caricature, certes, mais sans même évoquer l’opposition de droite - celle-ci bien fermement à droite -, au sein des différentes tendances de la gauche équatorienne, les dévéloppementistes et les environnementalistes-indigénistes (les deux principaux grands courants pour les thèmes qui nous intéressent) s’affrontent en un ballet permanent de «je t’aime - moi non plus», à en perde son kri-kri.

Un jour alliés, le lendemain ennemis, ici, on s’aime autant qu’on se déteste, et aux amours du matin succèdent les noms d’oiseaux du soir. Les analystes qui aiment la politique-spectacle s’en donnent à cœur joie. De trahisons en réconciliations, de menaces en déclarations d’amour, de coups médiatiques en ragots de basse-cours, tous les coups sont permis. Comme partout, diront certains. Ou peut être un peu plus que partout… Quoi qu’il en soit, voici une modeste tentative de description souritesque des principaux ingrédients de cette marmite en ébullition.

Rafael Correa
A tout seigneur, tout honneur, commençons par Rafael Correa (qui fait de l’économie à bicyclette), l’actuel Président du pays. A en croire les enquêtes d’opinion, il jouit actuellement d’une popularité incontestée. Ancien professeur d’économie, il représente l’archétype de celui qui vient (presque) de nulle part et qui, sans véritable parcours politique au préalable, arrive directement à la tête du pays. Si c’est une situation impossible à envisager en Europe, la vie politique récente de l’Amérique latine est parsemée d’histoires à succès similaires. Certains en ont même fait même une stratégie politique, Fujimori au Pérou, Chavez au Venezuela, pour ne citer qu’eux.

Mais revenons à l’Equateur. Rafael Correa, véritable homme-couteau-suisse , « humaniste de gauche et chrétien », comme il se définit lui-même, est né à Guayaquil, capitale économique du pays et l’éternelle rivale de Quito qui a vu naître bien d’autres présidents et hommes politiques (plutôt de droite). En Equateur, on est de la Sierra (de la montagne) ou de la Costa. On peut aussi être de l’Oriente (Amazonie), mais étrangement on en parle moins. En général, entre ceux de la côte et ceux de la montagne, on ne s’apprécie pas beaucoup. « L’influence des climats », comme dirait Montesquieu. Cela dit, les uns comme les autres finiront toujours par se réconcilier autour d’une Pilsener, la bière nationale, et s’accorderont à dire que c’est « la meilleure bière du monde ».

Bref, en Equateur, il est presque impossible de gagner une élection sans l’appui des deux grandes villes, qui, à elles seules, représentent plus d’un tiers des habitants du pays. Et oui, la population du pays est majoritairement urbaine, comme dans tous les pays d’Amérique du sud d’ailleurs.
En 2005, le bref épisode de 3 mois comme ministre de l’économie du président Palacio est la seule expérience politique de Correa, enfant de Guayaquil et professeur à Quito. Soutenu par les intellectuels et par les écologistes de gauche, il base sa campagne électorale sur le fort ressentiment « anti-partis » des électeurs. Un mauvais fromage valant un autre mauvais fromage, même si sa couleur est différente : entre les coups d’Etat et les rébellions populaires qui délogent des présidents, les partis politiques classiques se ressemblent et se partagent le pouvoir depuis trop longtemps. Les Equatoriens en ont marre de ce qu’ils appellent la partidocracia . Correa, qui n’appartient à aucun parti politique et qui appelle à voter blanc aux élections législatives ayant lieu en même temps que les présidentielles et auxquelles sa formation politique, Alianza pais, ne présente aucun candidat, n’a pas les mains salles. Il réussit à se faire élire à la présidence du pays, prenant la place qu’avait occupé l’autre formation politique, différente des autres aussi, le Pachakutik.

Normalement de gauche, parfois à droite, selon les époques, le Pachakutik (« l’arrivée d’une autre époque / changement / renaissance / transformation » en kichwa) est le bras politique de la confédération des nationalités indigènes de l’Equateur (CONAIE).

La CONAIE est l’organisation qui fédère une bonne partie des indigènes, qu’ils soient des régions côtières, andines ou amazoniennes, et, même si ce n’est pas un syndicat, son rôle est toutefois celui de défendre les intérêts d’une catégorie déterminée des Equatoriens, raison pour laquelle certains n’hésitent pas à parler de « corporatisme indigène ». Bref, elle reste aujourd’hui la seule force sociale capable – ou ayant été capable - de paralyser le pays, comme pourraient le faire les syndicats de la SNCF ou des routiers en France. Elle est aussi en partie responsable de la chute de plusieurs Présidents, et ses soulèvements (levantamientos) en ont fait trembler plus d’un. 

De sa naissance en 1995 aux années 2000, hors partidocracia, le Pachakutik, formé pour représenter les intérêts du mouvement indigène mené par la CONAIE mais en s’ouvrant aussi à d’autres secteurs de la société, représentait une alternative crédible à gauche. En 1996, lors de l’élection présidentielle, en s’alliant avec les partis politiques classiques de gauche, il réussissait à réunir sous son étiquette jusqu’à 18% des scrutins, devenant de fait la troisième force politique du pays. Cela ne dure toutefois qu’un temps. En 2000, un virage stratégique, voire idéologique pour certains, reflétant l’hétérogénéité des courants qui compose le Pachakutik (et la CONAIE), l’amène à participer au renversement du président Jamil Mahuad (équatorien de Guayaquil d’origine libanaise), lors duquel le mouvement politique indigène s’allie avec des officiers de l’Armée.

En 2003, un des officiers ayant participé à ce coup d’Etat, Lucio Gutiérrez, se fait élire à la tête du pays et invite le mouvement indigène, qui l’accepte, à entrer au gouvernement. Le Pachakutik sort de l’opposition pour devenir un des partis de pouvoir. L’histoire retiendra que les indigènes, dont le programme politique parlait de « la plurinationalité de l’Etat, [des] droits collectifs pour les peuples indigènes, [de] la défense de l’environnement et du territoire, [de] la transformation de l’économie émettant la production au service du bien-être des peuples et [du] développement de la démocratie participative »*, ont corrompu leurs idéaux par pragmatisme politique, « comme les autres ». Cette stratégie politique, considérée par beaucoup, y compris au sein de la CONAIE, comme une erreur, a affaibli le mouvement.

Par la suite, lorsque Alianza Pais est créée et qu’elle récupère une partie des thèmes du Pachakutik, son fondateur, Rafael Corea, propose aux indigènes la vice-présidence du pays en échange d’une alliance. Mais, deuxième erreur politique, diront certains, la CONAIE/Pachakutik décline la proposition et présente son propre candidat, qui obtient 2% des voix. De là vient probablement une partie de l’animosité qui existe entre le Président actuel et les indigènes.

C’est là qu’intervient un troisième camp de cette valse politique, les écologistes. Parmi eux, on trouve des personnalités comme le célèbre économiste, universitaire et ami des indigènes, Alberto Acosta, qui fait aussi partie des figures emblématiques du pays. On aura d’ailleurs la chance de le rencontrer et de tester son humour : « vous avez un an pour faire le tour des conflits sociaux-environnementaux d’Amérique latine ? Moi, ça fait une vie que je m’y consacre et je n’ai pas encore fini d’en faire le tour … ». Aujourd’hui « simple professeur » à la prestigieuse Faculté Latino-américaine de Sciences Sociales (Flasco), il est connu internationalement pour, entre autres, avoir participé à la définition et la vulgarisation des concepts de la dette écologique », des droits de la nature ou encore celui du vivir bien avec d’autres, comme le catalan Joan Martinez Allier.

Alberto Acosta
La dette écologique pourrait être définie par une petite souris de la façon suivante : pour faire du gruyère, j’ai besoin de lait, donc de vaches, donc d’herbe, donc d’eau et de terre. Si je produits beaucoup de fromage (merci), j’ai besoin de nombreuses vaches, donc de beaucoup d’herbe, de beaucoup d’eau et de beaucoup de terre. Lorsqu’une souris grignote son gruyère, elle ne se rend pas compte qu’il a fallu toute cette terre et toute cette eau à la base pour le produire. Alors voilà, dans un monde imaginaire avec deux protagonistes, si le premier (celui qui mange le gruyère) prête de l’argent aux second qui se retrouve endetté jusqu’au cou, ce second, lorsqu’il vend du fromage au premier, voire lorsqu’il se fait dépouiller en fromage par le premier, lui prête des ressources naturelles (l’herbe, la terre et l’eau). Ce « prêt » devrait être pris en compte dans le calcul de « qui doit quoi à qui », mais il ne l’est pas. La dette écologique, c’est un peu ça. Du moins en partie. Evidement, cette logique fonctionne pour les gruyères avec ou sans trous, mais plus pour les gruyères à trous, par analogie hasardeuse qu’on peut faire avec les mines à ciel ouvert… 

On retrouve d’ailleurs la notion de dette écologique dans le programme environnemental d’Alianza pais, peut-être en souvenir de l’époque où Alberto Acosta et Fander Falconi étaient les conseillers politiques du pas-encore-président Rafael Correa. C’était il n’y pas si longtemps, mais cela parait déjà être une autre époque. Une époque durant laquelle Alberto Acosta, par exemple, sortait du monde des idées, des livres et des universités, pour prendre la présidence de l’Assemblée constituante. Ami des indigènes qu’il conseillait et qu’il conseille toujours, respecté par les intellectuels de gauche, économiste reconnu et ami-conseiller du Président qu’il a aidé à se faire élire, il est l’assembléiste le mieux élu du pays (sous l’étiquette d’Alianza pais), ce qui le propulse à la présidence de l’Assemblée constituante. Respectant son autorité morale, les membres de l’Assemblée constituante, dont les indigènes, lui font confiance pour diriger avec neutralité les débats et être un arbitre impartial…ou situé du « bon côté ». Durant six mois, les assembléistes travaillent à la rédaction de la nouvelle Constitution du pays sous sa présidence. Le chapitre qui s’écrit alors s’inscrit dans deux années d’activité politique intense, pendant lesquelles les Equatoriens ont été invités à participer à pas moins de cinq rendez-vous électoraux. Lors du premier, ils acceptent à 80% l’idée d’une nouvelle Constitution, permettant ainsi à Rafael Correa, alors récemment élu, d’augmenter au passage sa popularité en approuvant son projet politique. La deuxième élection, qui découle de la première, les amène à choisir les assembléistes, c'est-à-dire les personnes chargées de rédiger la nouvelle Constitution. La troisième fois, ils approuvent le nouveau texte rédigé et, enfin, en 2008, ils choisissent les nouveaux députés dans le cadre de la nouvelle Constitution dont ils viennent de se doter. Enfin, lors le dernier scrutin, ils réélisent dès le premier tour le président sortant, Rafael Correa, qui gagne haut la main, avec plus de 20 points d’avance sur son adversaire direct. Bel exemple de démocratie, n’est-ce pas ?

Rafael Correa et son mouvement politique, Alianza pais, ressortent de cette période électorale comme les grands gagnants. Partant d’un parti sans députés, ils se retrouvent avec 59 députés sur les 124 que compte l’Assemblée nationale législative. En fait, la seule chose qui cloche (à fromage), c’est la démission au bout de six mois d’Alberto Acosta de la présidence de l’Assemblée constituante, alors que de nombreuses attentes reposaient sur lui. Si ce dernier explique sa démission par son désaccord avec le calendrier de rédaction de la nouvelle Constitution, trop rapide selon lui, des doutes persistent : les ragots « de source sûre » (que mes petites oreilles ont entendus) parlent d’un complot du secteur le plus à droite de l’entourage de Correa pour forcer Acosta à démissionner, et certains amis et alliés de l’ancien premier homme du pays (pendant la rédaction de la Constitution, l’Assemblée constituante était dotée de pleins pouvoirs) lui reprochent âprement de les avoir abandonnés. Quoiqu’il en soit, le fusible entre les indigènes, le gouvernement et les écologistes ayant sauté, la discorde ne mettra pas longtemps à réapparaitre. Alors qu’on vient d’arriver dans le pays, les sujets qui fâchent ne manquent pas, avec, en tête de liste, l’exploitation minière et la loi de l’eau

Mais revenons à nos souriceaux. Dans la famille « écologistes » équatoriens de gauche, on trouve aussi les ONG, et en particulier - mais pas seulement ! - Accion Ecologica, dont l’une des fondatrices, Esperanza Martinez, est aussi une amie et collaboratrice proche d’Alberto Acosta (ils travaillent ensemble, entre autres, sur le projet ITT). Accion Ecologica, c’est aussi l’organisation par qui le scandale est arrivé. Si la brouille autour de l’exploitation minière entre les indigènes et le Président peut être interprétée comme l’une des batailles politiques opposant Alianza Pais au Pachakutik, le vent de menace qui souffle depuis quelques temps sur l’organisation écologiste est plus difficile à comprendre.

Il y a maintenant un peu plus d’un an, le gouvernement a voulu supprimer la personnalité morale d’Accion Ecologica. A l’époque, Rafael Correa déclarait : « il y a beaucoup de ces ONG qui font ce qu'elles veulent, s'immiscent dans la politique, ne rendent pas de comptes (...). C'est un chaos, mais nous sommes déjà en train d'y mettre de l'ordre ». Face à la levée de boucliers que cette décision avait alors provoquée un peu partout sur terre, le gouvernement fait marche arrière. Mais aujourd’hui, les attaques du Président se poursuivent dans la presse et dans son émission du samedi matin «Enlace cuidadano (le lien citoyen)». Avoir son programme télévisé est en train de devenir un exercice obligatoire des Présidents de la nouvelle gauche latino-américaine. Chavez a son émission de télé, Correa aussi. Dans celle-ci, le Président équatorien, dans un exercice de pédagogie politique (ou de démagogie populiste, diront ses opposants), explique au peuple les tenants et les aboutissants des réformes en cours.

Ainsi, en réponse à l’opposition des écologistes à la relance des activités minières et à leur plaidoyer en faveur du projet ITT**, le Président du pays les qualifie d’« écologistes infantiles ».

« Comment comptez-vous vous y prendre pour développer le pays, si ce n’est en utilisant ses richesses naturelles ? », voilà en substance la question que leur pose Correa. Ce à quoi ils répondent : « en se développant d’une autre façon qu’en utilisant un modèle qui dure depuis des siècles et qui n’a pas permis au pays de devenir plus riche ». «Je ne sais pas s'il y a un écologisme infantile, mais je crois bien qu'il y a un développementisme sénile », commente Joan Martinez Alier, célèbre théoricien catalan de l’économie écologique et de l’écologie politique, conseiller d’Accion Ecologica. Explicite, non ?

Certains parlent même de « malédiction de l’abondance »***. On n’est pas encore dans le « chien du jardinier » et l’offensive anti-écologiste-communiste-protectionniste d’Alan Garcia, le Président du pays voisin, mais on voit bien qu’entre les écologistes et Rafael Correa, la lune de miel est terminée.

Kri kri
Irkita


** L’objectif du projet ITT (dont on reparlera) est de laisser sous terre 20% des réserves pétrolières de l’Equateur afin de protéger un parc naturel possédant (probablement) le plus haut niveau de biodiversité du monde et abritant des peuples « non contactés »/ « en isolement volontaire »)
*** Alberto Acosta, La Maldicion de la abundancia, Abya Yala, Quito, 2009 : http://www.extractivismo.com/documentos/AcostaMmaldicionAbundancia09.pdf

jeudi 22 juillet 2010

Du 21-02-2010 au 24-02-2010 : Quito (1ière partie), comme à la maison

1 – « Casa, dulce casa »

Ce matin du 21 février, après une nuit de bus ressemblant à toutes les autres nuits de bus, lorsque nous débarquons dans une construction immense aux airs d’aéroport, il nous faut un peu de temps pour comprendre où nous sommes. L’ensemble porte le nom de « Quitumbe ». C’est le nouveau terminal routier de la ville, construit avec la volonté, paraît-il, de désengorger le centre où se situant l’ancien terminal qu’Anna et Jérémy avaient connu lors des précédents voyages. On kri-krisse un peu quand même quand on apprend qu’il nous reste encore une heure de transport avant d’arriver à destination… Mais de toute façon, on n’a pas le choix, et puis la situation n’est pas si dramatique que ça… du moins pour moi, qui, au lieu de porter de gros et lourds sacs à dos, me fais porter. Et aussi parce que le système de trolleybus de la capitale équatorienne fonctionne plutôt bien et, malgré un mode d’emploi un peu confus, un transport nous amène directement où il faut …

Alors, lorsqu’on arrive dans le centre historique de la ville, où nous avons rendez-vous avec un compatriote qui nous a gentiment proposé de nous héberger (merci !), on est contents. Moi, parce que les grandes villes - et encore plus les capitales - me captivent : la promesse d’y découvrir de nouvelles spécialités fromageuses y est pour beaucoup ! Pour ce qui est de mes compagnons, comme ils connaissent déjà les lieux, c’est un peu comme rentrer à la maison. Aux souvenirs encore tenaces de la lutte des compañeros de Ayabaca et à la sensation d’avoir encore un peu la tête dans les nuages et les pieds dans la terre (centenaire) de Vilcabamba, s’ajoute l’enthousiasme de découvrir la richesse politique et sociale équatorienne qui nous promet beaucoup.

Gruyère suisse sur le gruyère français, l’ami qui nous accueille vit dans une grande et lumineuse maison d’architecte, en forme de bateau, située dans un quartier tranquille, la Floresta. Nous avons aussi trois autres raisons d’être contents. La première, c’est que notre hôte a les coordonnées de beaucoup de personnes que l’on aimerait rencontrer; la deuxième, c’est qu’il va pouvoir nous raconter plein de choses ; enfin, la dernière et pas la moindre : il y a du saucisson et du pastis pour l’apéro ! « Comment Irkita, tu bois du pastis ? » « Et alors ? Vous croyez qu’elles font quoi les souris de Marseille lorsqu’elles ont soif ?… ». Alors, on s’installe. Déjà, des piles de bouquins à lire pour mieux comprendre le contexte du pays s’amoncellent de part et d’autre de notre lit improvisé.  « Comme à la maison » ! « Qu’est ce qu’on dit ? » « Merci ! ».

Le quartier la Floresta, un peu surélevé, est bordé par un flanc de montage recouvert d’arbres d’un côté et par la vallée où s’étend la cité de l’autre. Située à 2850 mètres au dessus du niveau de la mer, une croute de fromage en comparaison avec la Paz et ses presque 4000 mètres d’altitude, la capitale équatorienne, entourée de sommets volcaniques et verdoyants, est une ville habituellement fraîche où il pleut assez souvent. Sauf que - et c’est apparemment inhabituel - le climat de cette fin du mois de février est particulièrement clément et ensoleillé. Mes compagnons en sont un peu déboussolés. Eux, qui se souvenaient d’une cité aux quatre saisons quotidiennes, printemps frais le matin, été doux le midi, automne pluvieux le soir et hiver frisquet la nuit, ne s’y retrouvent pas. De mon côté, l’écharpe dont je me suis dotée à Loja est du coup un peu superflue. Pas grave. Cette chaleur anormale va nous permettre de parcourir à pied une bonne partie de la ville sans nous retrouver trempés par les averses. Et, en commençant tranquillement à glaner des rendez-vous, on prend un rythme boulot-trolleybus/pieds/pattes/dodo qui n’est pas pour nous déplaire.

La partie moderne (par rapport à la partie coloniale dite historique) de la ville, où s’enchainent petites rues aérées et maisons individuelles confortables qui donnent une apparence troublante de richesse, se parcourt sans aucun « sentiment d’insécurité ». La boulangerie voisine nous régale de délicieux produits pour nos petits déjeuners. Entre le café internet branché au quartier Mariscal - aussi connu comme « Gringolandia » en raison d’une forte concentration de cafés et de restaurants de « classe internationale » qui attirent les touristes de passage -, notre temporaire demeure confortable et le bureau de notre ami à la Flacso d’où la vue est spectaculaire, la capitale équatorienne nous accueille bien!



2 – L’Equateur, un grand pays amazonien

« Et le boulot dans tout ça ? A-t-on abandonné nos compagnons de lutte ? Quid des mouvements socio-environnementaux ? » Patience, ça arrive et ce n’est pas du n’importe quoi !

On qualifie souvent l’Equateur de « petit pays andin ». C’est incorrect pour au moins deux raisons. La première est que la partie andine du pays, la Sierra - bien que la concentration de la population y soit la plus forte -, ne couvre en réalité que la partie montagneuse et volcanique du centre, bordée à l’ouest par les régions côtières de l’océan Pacifique et, à l’est, par l’Amazonie qui représente un gros tiers du territoire national. La deuxième raison est due au caractère souvent dépréciatif, mignon-alors-pas-grand - je sais de quoi je parle ! - qu’implique le qualificatif « petit ». Certes, en termes de superficie l’Equateur, avec ses 283 000 km², n’est pas ce qui existe de plus grand. Mais si pour déterminer la grandeur d’un endroit on utilisait le critère du rayonnement des personnalités qu’il a vu naître, avec sa tripotée de célébrités socio-écolo-politico-indigéno-universitaires, l’Equateur serait incontestablement un « grand » pays : Alberto Acosta, Accion Ecologica, Esperanza Martinez, Blanca Chancoso, les Sarayaku, et j’en passe.

En attendant nos premiers rendez-vous qui vont nous amener à faire la rencontre de ces quelques « stars » de l’Amérique latine, nous profitons de nos derniers instants de repos pour dégrossir la situation avec une amie d’amie qui vit ici depuis des années. Pour cette européenne, arrivée ici il y a plus de 20 ans, la situation est contrastée. Elle nous confirme nos premières impressions : « l’Equateur, c’est tout sauf simple ». Voire même compliqué. Et à la question « alors, est-ce qu’il est vrai que l’Equateur a trouvé le bon équilibre entre le besoin de se développer (au sens classique du terme) et la nécessité de protéger l’environnement en invitant les mouvements sociaux, les écologistes et les universitaires à sortir de l’opposition ou de la réflexion passive pour participer à la gestion du pays ? », la réponse paraît être normande : « oui, mais non ; non, mais oui ».

En attendant que mes neurones déjà chauffés à blanc deviennent du pop-corn, je mange celui qui nous est offert par le café-bar-salle-de-concerts-café-internet où nous sommes et je me concentre sur des questions peut-être moins importantes, mais tout autant dépourvues de réponses, comme par exemple : « pourquoi est-ce que cet endroit s’appelle-t-il el pobre diablo (le pauvre diable) » ?


Sur le chemin qui nous mène à la maison, pendant que mes deux compagnons s’époumonent en débats et hypothèses que je trouve un peu prématurées, une série de scènes cocasses me font me questionner aussi sur mon équilibre mental. Entre autres choses, un chat chassant un graffiti version punk de mon (lointain) frère Mickey, Chavez jouant aux échecs avec Obama et une série de « Jésus pendus en l’air » finissent par me convaincre. En Equateur, les choses ne sont pas comme ailleurs…

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Irkita

jeudi 15 juillet 2010

20-02-2010 : Vilcabamba, où « ça fait du bien de se dégourdir les pattes»

Avec toutes ces histoires de conflits, de mines, de résistances et de crevettes, on n’a pas souvent eu l’occasion de se dégourdir les pattes, et la gastronomie péruvienne a été fatale pour notre ligne. Alors, comme on vient de débarquer dans un nouveau pays, on décide de s’offrir des vacances sportives … d’une journée. Direction Vilcabamba.

Vilcabamba, pour l’Equateur, c’est le lieu de la détente active (sport, équitation, randonnée) connu dans tous le pays, voire au-delà, pour être située dans « la vallée des centenaires ». D’où d’ailleurs une forte immigration nord-américaine, parait-il. Le village est aujourd’hui une étape quasi-obligatoire pour toutes les personnes visitant le pays. Alors, pour une fois, nous avons décidé de ne pas déroger à la règle.

Ici, on vient pour se détendre sportivement. Entre deux randonnées, à pied ou à cheval, dans les montagnes verdoyantes et sous un climat délicieusement tempéré, on boit des coups, on mange bien et sain, on se fait masser, on écoute des concerts de musique relaxante et on se baigne dans les piscines des hôtels luxueux. On n’ira pas jusqu’à là. De notre côté, nous passerons la journée à crapahuter. Ca fait du bien. On a même le temps de faire quelques pas dans le célèbre parc naturel Podocarpus, du nom d’un conifère endémique de la région (et oui !), puis nous nous détendons à l’aide d’une piña colada bien fraîche. Peut-on vivre 100 ans ainsi ? N’ayant pas la réponse, nous savourons ces petites vacances dans le voyage. Un sans fautes … si ce n’est le ceviche qu’on a eu le malheur de gouter à midi. La pauvre plat qu’on nous a apporté, une vague soupe de crevettes baignant dans du jus de citron, et qui en plus ne se voulait même pas « régime », nous rend nostalgique de Lima, un cours instant. Ah, la gastronomie péruvienne…



Mais c’est déjà l’heure de partir. Ce soir, cela faisait quelques temps, on voyage de nuit. On est contents, ça nous manquait. Dormir dans les bus, c’est presque une drogue, quand on commence, on ne s’en passe plus. On va pouvoir tester le confort des bus équatoriens. Et ça commence plutôt bien. Alors qu’on paie 12 $ au lieu de 15 pour le trajet Loja-Quito, on se souvient qu’en plus de faire des économies par rapport à la somme qu’on a prévu de dépenser, on vient de gagner trois heures de trajet. Comment a-t-on fait pour savoir qu’en économisant 3$ nous économisions aussi 3 heures de transport ? Simplement parce qu’en Equateur, le cout des trajets interurbains dépend de la durée du parcours selon le calcul simple de « une heure égal un dollar ». Pratique, n’est-ce-pas ?

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Irkita

mercredi 14 juillet 2010

19-02-2010 : Loja, canton écologique (et Irkita V3)

A nouveau pays, nouvelle apparence. Il faut dire que j’en avais marre de mon look 2.0 (deux point zéro) qui me donnait des allures de souris d’ordinateur, m’a-t-on soufflé (et qui n’a fait broncher personne d’ailleurs, snif…). Alors, à la moulinette d’un x-trem relooking, je change  une nouvelle fois d’allure. Humanoïde, Irkita ? A force de côtoyer des humains, peut-être …



Sympa la petite écharpe non ? Vous pouvez m’appeler Irkita-Mitterrand !

Fiers de ma nouvelle apparence, nous partons m’exhiber dans les rues de la ville. Loja, ça a beau être la quatrième ville du pays en population et la capitale de la province, on se dirait dans une petite ville. Province ? Vous étiez incollables sur la division administrative péruvienne, vous serez imbattable sur celle de l’Equateur. Donc, le pays est divisé en provinces, elles même découpées en cantons, dans lesquels on trouve de paroisses (parroquia). Facile, non ?

A première vue, et ce n’est pas une surprise, l’Equateur ce n’est pas le Pérou, même si on y parle la même langue et que le pays a fait partie, lui aussi, de l’Empire Inca. D’abord, évidement, parce qu’on y mange (un peu) moins bien, même si nos expériences à  Loja sont plutôt bonnes, ensuite, et cela nous étonne un peu, le pays à l’air plus riche. Peut-être est-ce le changement de monnaie ? Le passage du nouveau sol péruvien au dollar états-unien est effectivement déroutant. Et oui, l’Equateur a été « dollarisé ». En 2000, suite à une énième crise financière et pour tenter d’endiguer une inflation chronique, le pays abandonne le Sucre nommé ainsi en souvenir du célèbre maréchal de Simon Bolivar, libérateur du pays. Cette réforme monétaire a d’ailleurs valu sa tête au président de l’époque, Jamil Mahuad (oui, oui vous avez bien lu, il y a une communauté libanaise en Equateur). Autant le dire tout de suite, et c’est une autre particularité équatorienne, ici, être président c’est avoir un emploi précaire, limite intérimaire. Pas moins de 55 dirigeants en à peine plus d’un siècle – soit une durée de mandat en moyenne de deux ans : un record absolu pour l’Amérique latine plutôt habituée (il y a pas si longtemps) aux dictatures qui durent ? Autant le dire, la pression populaire est forte. Surprenant, non, quand on connait le goût de certains pour les coups d’Etat militaires. Ici, au contraire, si on doit désigner un acteur comme responsable, il faudrait peut-être regarder du côté des indigènes, et notamment en direction de la fameuse confédération des nationalités indigènes de l’Equateur d’Equateur, la célèbre CONAIE. Pour l’instant, on n’en sait pas beaucoup plus, mais on compte bien profiter de notre passage pour en apprendre autant qu’on pourra.

Ce qu’on sait en revanche, c’est que si, dans un premier temps, l’organisation indigène, via son bras politique, le Pachakutik, a soutenu le processus voulu par le président du pays, Rafael Correa, en participant à la rédaction de la nouvelle Constitution, aujourd’hui, le divorce semble consommé. Le point de friction se situe notamment autour des thèmes de l’exploitation minière et de la gestion de l’eau, ce qui nous intéresse de très près, comme vous vous en doutez. Evidement, on ne va pas tomber dans la facilité en donnant raison par avance aux « gentils » indigènes. Depuis notre séjour en Bolivie, on sait qu’ils font aussi de la politique, d’autant plus dans les pays andins et notamment en Equateur.

Ce que je dis là un peu crument n’est certes pas une révélation pour la plupart d’entre vous. Mais beaucoup de personnes, surtout depuis les fractions militantes occidentales, ont aujourd’hui de l’Amérindien une vision romantique à la « bon sauvage » de Montaigne, avec tous les clichés que cela comporte, dont celui de forcément lui donner raison. La réalité est évidement bien plus compliquée ou plus simple, au choix, puisque finalement, avant d’être un indigène, l’indigène est un être humain.

D’autre part, on a l’intention de découvrir le processus politique, la célèbre « révolution citoyenne », du (relativement) jeune et (relativement) beau président du pays. Ce dernier, à gauche sur l’échiquier politique du continent, souffle le chaud et le froid. Le chaud, par exemple, lorsqu’il réussit à renégocier une partie de la dette qu’a son pays auprès du FMI en la qualifiant d’illégitime. Le froid, quand il menace une des plus célèbres organisations écologistes du continent, Accion Ecologica, de lui supprimer sa personnalité morale. Ca aussi, on aimerait comprendre.

En attendant, nous parcourons, non sans un certain plaisir, les rues calmes et fraiches du centre historique de Loja. Si elle n’a pas la splendeur d’une Arequipa ou d’un Sucre, Loja semble être une ville où il fait bon de vivre. Peut-être un peu trop tranquille ?


Si nous nous y sommes arrêtés, au-delà du côté pratique, puisque c’est la première grande ville après la frontière avec le Pérou de ce côté-là du pays, c’est aussi parce qu’on en parle déjà depuis quelques temps. Connue et reconnue pour être la capitale écologique du pays, Loja a une réputation qui dépasse les frontières. Déjà à San Ignacio au Pérou, on nous ventait ses mérites. Alors, même si on est un vendredi en fin de journée et sans avoir aucun contact établi au préalable, nous partons faire notre enquête. C’est presque une maladie, non ? Bien cachée dans une poche, je n’envie pas mes compagnons lorsque je les entends s’essayer dans leurs explications sur les mouvements sociaux face à un employé de l’antenne locale du ministère de l’environnement qui rétorque « Je ne comprends pas, vous voulez des informations sur les balades à faire dans le coin ? ».

Finalement, nous nous retrouvons dans les bureaux chargés des problématiques environnementales de la province (sorte de conseil régional) où on a eu la gentillesse de nous recevoir. On y apprendra que la priorité est le traitement de déchets (la décharge de Loja y est effectivement pour beaucoup dans la réputation « verte » de la ville) et, surtout, l’éducation des enfants. Vaste programme. Alors que nous nous apprêtons à tirer notre révérence, le voisin de la personne chargée de nous accueillir s’emporte « vous voulez des vrais conflits sociaux-environnementaux ? Allez voir l’ONG gringa Nature & Culture International, qui, sous prétexte de conservation de l’environnement se crée des réserves privées de forêt, et, petit à petit, devient propriétaire des sources d’eaux de la région… ». Merci pour l’info, ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un chat. La preuve, maintenant tout le monde peut le lire !

Au moins, cette petite escapade dans l’administration de Loja nous aura permis d’admirer la coupole du bâtiment de la province. Magnifique ! Comme quoi, ça vaut le coup de faire du tourisme alternatif … Bon, il faut dire aussi qu’on est un peu perplexes. Présenté comme exemplaire, l’« écologisme » de la province de Loja ne semble pas casser trois pattes à un chat. Dommage. Je parle de l’écologisme, évidement. Et heureusement pour les chats.

Le soir venu, alors que mes compagnons se désaltèrent dans le bar (probablement) le plus sympa de la ville, une expo anar sur le recyclage nous prend au dépourvu. Comment est-ce que je sais que c’est une expo anar ? Facile, tout les « c » ont été remplacés par des « k ». Qui a dit que l’anarchisme c’était ne pas avoir de règles ?! Personne, bien entendu. Est-ce que Loja serait plus anar qu’écolo ? 


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Irkita

mardi 13 juillet 2010

18-02-2010, Chuta, voici l’Equateur !

Bon, c’est vrai qu’on a bien aimé le Pérou, mais on est quand même contents d’arriver en Equateur. C’est un pays qui promet beaucoup, le pays de « la révolution citoyenne », présidé par Rafael Correa, un des dirigeants (dits) « progressistes » d’Amérique latine. Sur la route qui nous mène de la ville frontalière de Macara à Loja, on fait la liste des réjouissances que nous réserve le pays où les pôles se rejoignent. Au programme, entre autres : une nouvelle Constitution proche de la perfection selon les dires de certains, la reconnaissance des « droits de la nature » - qui posent la nature comme un sujet de droits - et le célèbre projet ITT. Mais ne vendons pas la peau du chat avant le irk, en attendant Quito, la capitale, nous voici à Loja, notre première étape dans le pays.





Ah oui, j’oubliais : « Chuta ! » est une variante du « Pucha ! »

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Irkita

lundi 12 juillet 2010

18-02-2010 : Pucha, le Pérou, c’est fini !

Frais et heureux des rencontres que nous avons faites à Ayabaca, lorsque nous nous levons ce matin là, nous avons un petit pincement au cœur. Dernière journée au Pérou. Si tout se passe bien, ce soir, nous serons en Equateur… 
En guise d’adieu, le petit déjeuner d’Ayabaca nous offre une conversation représentative du niveau du système d’éducation péruvien. « D’où venez-vous » nous demande-t-on. « De France ». « Ah, Français… La France, c’est loin, non ? » - dit l’homme. Sa femme, plus sûre d’elle, affirme : « La France, je sais, c’est derrière la lac Titicaca »… Evidement, c’est pas complètement faux, vu du Pérou, même si le concept de « derrière » paraît bizarrement utilisé…L’éducation, évidemment, ne se calcule pas dans la croissance économique et ne sert à rien si l’on veut recevoir les félicitations du directeur du FMI, comme celles que le Pérou a reçu il y a peu de temps.

En tous cas, pour ce qui nous concerne, nous nous éloignons de plus en plus du lac Titicaca. Après une séance de «on rembobine la cassette» - re-descente de la route vertigineuse qui relie Ayabaca au reste du pays - et après quelques minutes d’attente sur le bord de la route reliant Piura à Loja en Equateur, nous filons vers la frontière.

Et de trois ! Ou « de quatre» ou « de cinq » et ainsi de suite ? « Trois, quatre, cinq quoi, Irkita ? ». Frontières, évidement ! Bien sur, si je compte « pour de vrai », il y a eu d’abord celle entre la France et la Belgique, celle entre la Belgique et Cuba, celle entre Cuba et le Mexique, puis celle entre le Mexique et le Pérou, ensuite celle entre le Pérou et la Bolivie suivie de celle entre la Bolivie et le Pérou et, aujourd’hui, celle entre le Pérou et l’Equateur. Mais vous voyez bien que ce n’est pas logique. Déjà est-ce qu’on doit compter les frontières franchies en avion entre l’Europe et les Amériques ? Et les escales ? Encore moins ! Ensuite, qui a déjà entendu parler de la frontière entre le Mexique et le Pérou ? Personne ! Et comme un aéroport, ici ou là bas, reste un aéroport, ça vaut pas non plus. Et peut-on parler de deux frontières entre le Pérou et la Bolivie, tout ça parce qu’on a fait des allers-retours pas logiques ? Si, on peut, car nous ne sommes pas passés par le même endroit. A l’aller, c’était la turquoise Copacabana alors qu’au retour, on a eu droit au surchargé Desaguadero. Alors, si on compte vraiment les frontières physiques que j’ai franchies sur mes petites pattes (et j’insiste pour ne pas me faire porter), ça fait trois… Ca y est, vous en avez marre ? Alors, j’arrête : « et de trois ».

Le temps a filé, et déjà sont derrière nous le Mexique, la Bolivie et dans quelques heures se sera le Pérou… On a bien aimé le Pérou. D’ailleurs, on y est restés deux semaines de plus que prévu. Souvenez-vous, c’était il y a quelque temps, alors qu’on arrivait de Bolivie, on s’extasiait devant la gastronomie péruvienne, à Arequipa. Puis venait Lima qu’on avait, contre toute attente, finalement beaucoup appréciée (faut dire qu’on y avait aussi tellement bien mangé… mais pas seulement!).

Au Pérou, il y a certes les fromages de Cajamarca, les ceviches [photo ceviche] et les papas rellenas, les lomos saltados, les parihuelas et j’en passe, mais il y a aussi et surtout les Péruviens que nous avons rencontrés. Toutes ces personnes qui luttent pour décider de leur avenir, pour ne pas se laisser broyer par la machine, pour ne pas se retrouver, comme mes cousins les hamsters, à faire tourner la roue, courant dans une cage, sans que cela ait beaucoup de sens et surtout, contrairement à ce qu’on leur dit, sans que cela n’améliore leur situation, en leur amenant - enfin !? - ce fameux « développement ».

Nous, le développement qu’on a pu croiser, celui du Cerro de Pasco, celui de la Oroya ou celui de Cajamarca - villes minières - c’est le développement de la pollution, de la misère, de la prostitution et de l’alcoolisme (même si à Cajamarca, ils font du bon fromage et que ça reste une jolie ville, contrairement à deux autres).

Alors, notamment parce que les exemples précédents existent, tous ne sont pas dupes. Des Andes à l’Amazonie, de Jaen et de San Ignacio jusqu’aux  rives du Rio Cenepa - dans cette grande forêt qu’on appelle le « poumon de la planète » -, on se défend pour que les métastases cessent de proliférer. De ces combats naissent, parfois, des solutions. A Tambogrande, à Ayabaca et à Huacambamba, par exemple, on propose, on invente, parfois avec succès, d’autres fois non. Des unions se forment et les luttes convergent. Des villes aux campagnes, des ONG aux indigènes, on s’allie pour la sauvegarde d’une certaine façon de vivre et d’une certaine vision du monde, même si d’autres la taxent de conservatrice, quand ce n’est pas d’écolo-communiste. On défend la vie et on lutte contre ce modèle de « développement » qui déracine, aussi bien les arbres que les cultures, et qui confond accumulation et richesse.

Plus que quelques minutes et nous quitterons le Pérou. A la frontière, lorsque nous descendons de la voiture, j’en ai presque les larmes aux yeux. « Pucha, le Pérou, c’était bien ». « Ah, te voilà repartie à divaguer petite souris ! Pucha, c’est quoi encore, ça ? ». «Pucha ? ». C’est un peu le p….ain péruvien, sauf que cela ne va pas dire p….ain, même si c’est probablement un dérivé. Il est employé dans les campagnes ou en Amazonie et est souvent associé à « Imaginate ! ». Ce qui donnerait traduit « P….ain, t’imagines ! ».

Enfin, voici la frontière. Un pont, un panneau nous remerciant pour notre visite au Pérou, un autre nous souhaitant la bienvenue en Equateur, finalement, les frontières se ressemblent toutes. Ce qui change, c’est leur fréquentation et l’amabilité des services de douanes. Après un contrôle de passeports d’une tranquillité rare, nous franchissons en quelques pas le Rio Macarà, du nom de la ville frontalière… côté équatorien, puisque côté péruvien il n’y a rien  qui marque la limite entre les deux pays. Nous voilà en Equateur… Pucha, le Pérou, c’est fini. (Il n’y a pas que les iles italiennes au large de Naples dans la vie).



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