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dimanche 30 janvier 2011

02-03-2010 : Cuenca, la belle eau !

 Cuenca, la belle eau ! (J1)

« Quoi, déjà ? On est arrivé à Cuenca ? ». La nuit a été effectivement courte, pourtant, il est déjà presque 9h00 du matin lorsque nous débarquons dans la troisième ville Équateur. La troisième, c’est en termes de population. En termes architecturaux, c’est sans aucun doute la première. Comme un bon diaporama vaut mieux que quelques phrases (qui ne seront, en plus, probablement jamais lues), je vous laisse admirer le travail.



Alors, ça vous a plu ? A nous aussi, beaucoup ! Pour l’anecdote, mes compagnons connaissaient déjà Cuenca, mais à voir Jérémy la numériser une nouvelle fois avec son appareil photo, s’extasiant devant la moindre pierre, le moindre marbre, les clochers, les dômes, les pavés et tout ce que peut contenir une ville, pendant qu’Anna s’impatiente, je constate, une fois de plus, leur parfaite immaturité ! Heureusement que je suis là pour les rappeler à l’ordre. « He, les amis, vous vous souvenez pourquoi on est ici ? ». Aussitôt dit, aussitôt fait, nous repartons sur les chapeaux - des panamas évidement puisque nous sommes dans la capitale mondiale de ce chapeau de paille – de roues et réussissons in extremis à nous dégoter deux rendez-vous qui devraient nous permettre d’éclairer nos lanternes sur la tant attendue « marche pour l’eau » programmée pour le lendemain.

Le premier entretien nous amène à rencontrer un des leaders du mouvement de contestation. Ce dernier, avocat de formation, originaire des régions où l’eau est gérée par des organisations communautaires, les juntas de agua (juntes de l’eau) est particulièrement remonté contre le gouvernement. Ces accusations portent sur deux points. Premièrement, sur le fait que la nouvelle loi de l’eau place les juntas de agua sous la tutelle d’une Autorité unique de l’eau, directement sous les ordres du Président de la république. Les communautés, et notamment les communautés indigènes, ne sont pas d’accord et souhaitent que l’autorité ne soit pas unique et que les systèmes traditionnels de gestion de l’eau s’intègrent dans les autonomies indigènes promises par la nouvelle Constitution. Deuxièmement, au centre de la contestation, encore et toujours, des projets miniers. Les paysans de la région s’opposent à l’ouverture d’une (ou plusieurs ?) grande(s) mine(s) à ciel ouvert, située(s) en amont de leur canaux d’irrigation, qui se retrouveraient fatalement pollués par l’activité minière !

Dans les campagnes, alors qu’on avait voté majoritairement pour Rafael Correa et qu’on avait soutenu le processus qui a conduit à l’approbation d’une nouvelle Constitution, on s’estime trahis. Et pour cause, « l’agenda environnemental » d’Alianza país, le mouvement politique présidentiel, établissait des objectifs bien différents de ce qui a l’air d’être à l’œuvre aujourd’hui. On y parlait notamment d’un « sévère contrôle environnemental de toutes les activités d’extraction » et de « la récupération définitive des zones dégradées par l’activité pétrolière et minière ».

Cela dit, le sentiment d’avoir été trahi semble prendre le dessus sur les raisons objectives de l’événement qui se prépare. Ce n’est évidemment qu’une interprétation personnelle, mais il y a comme un relent de « coup politique » derrière cette marche de l’eau. Durant notre premier entretien, les oreilles du Président équatorien ont dû siffler une fois de plus. En voici un exemple caricaturé. Question : « Donc c’est pour manifester votre désapprobation face aux projets d’exploitation minière que vous manifesterez demain ». Réponse : « Oui, ce gouvernement raciste ne respecte pas les indigènes. On a clairement à faire à une dérive fascisante néolibérale… »

Un peu plus tard, notre second entretien, qui se fera en deux parties - une première autour d’une caipirinha (mes compagnons sont des assoiffées), et une seconde autour d’un verre de vin (c’est bien ce que je vous dis) -, nous apporte quelques informations un peu plus objectives. Notre interlocutrice, une texane-mexicaine qui ponctue sa conversation par des « chuta » bien équatoriens, nous explique : « Il y a vraiment une  base populaire aux mouvements anti-miniers dans les campagnes. Les gens ont des parents qui ont travaillé dans les mines illégales ou artisanales du pays et qui ont témoigné des impacts de ces activités sur l’environnement». Kri kri, nous voilà rassurés, nous n’allons pas seulement participer à un des épisodes du combat qui se livre entre les différents acteurs politiques du pays.

Alors que nous nous apprêtons à rentrer à pied l’hôtel dans lequel nous nichons, le gérant du restaurant où mes compagnons avaient étanché leur soif, marié avec une française et qui connait donc la France, nous ramène à la réalité latino-américaine « Vous comptiez rentrer à pied ? Ce n’est pas possible, c’est trop dangereux, va falloir prendre un taxi ». Bon, on s’exécute, même si, à l’arrivée au bon port, le poste de police mobile qui se situe à quelques mètres de notre hôtel nous fait douter un instant de la réalité du danger. « Aurions-nous été complices d’une crise du sentiment d’insécurité ? » Quoiqu’il en soit, après la tranquille Bolivie et un Pérou où on ne s’est pas sentis en danger, cela fait tout drôle de s’entendre dire que le simple fait de marcher dans la rue comporte un risque !


Cuenca, la marche de l’eau ! (J2)

La police s’arme, les marcheurs s’organisent, la presse s’affaire autour des leaders : une manifestation semble se préparer de la même façon à Cuenca que sur la place de la République à Paris. Une fois toutes les troupes débarquées des montagnes des alentours, on organise le cortège. Évidement, il ne s’agit pas de tirer à pile ou face pour savoir qui marchera en tête. Ici, à Cuenca, ce 3 mars 2010, la mise en scène doit être parfaite. Alors, on positionne en tête les femmes de l’eau, belles, évidement, vêtues de bleue et de blanc – dont les vêtements ont quelque ressemblance avec ceux des femmes ayamaras -, puis suivent toutes les huiles de la manif - leaders indigènes et politiciens locaux pour la plupart -, et, enfin, le gros du cortège ! A vue de museau, quelques 1000 personnes présentent ce jour là.

Enfin, hygiaphone à la main, le flutiste du jour, notre ami avocat de la veille lance la marche. C’est parti pour quelques heures de spectacle. Bouteille à la main, banderole à bout de bras, devancée par un bataillon de police qui ouvre la route, entourée d’un nuage de journalistes frénétiques, la colonne avance sous un soleil brulant comme il peut l’être en montagne. Puis, coup de théâtre, la marche, suivant ses leaders, bifurque pour aller à la rencontre des autorités de la région…qui, à ce qu’on nous dit, ne sont pas là: « Vous voyez comment on traite les Indios en Equateur », - hurle à la foule notre ami avocat en ressortant du bâtiment officiel. Le face à face avec le pouvoir s’arrêtera là.

La marche repart, policiers couverts de crème solaire toujours en tête, journalistes butinant avec leurs flashs toujours présents à l’appel. Anna - qui porte le fameux panama de la ville - a droit à son demi-millier de clichés. Deux effrontés de la presse locale tenteront même de nous faire parler … avec très peu de succès ! Finalement, sans encombre, à pas de course, nous débarquons dans le centre ville. Certains commerçants se bouchent le nez au passage de la marche. Racisme, quand tu nous tiens. D’autres regardent les indigènes avec sympathie. A leur sujet, d’ailleurs, je vous l’ai déjà dit, les femmes indigènes des alentours de Cuenca ressemblent aux Ayamaras de Bolivie. Historiquement, des communautés originaires des alentours du lac Titicaca à l’époque de la conquête Inca de la région de Cuenca auraient été déplacées ou seraient venues de leur plein gré – au choix, selon les versions – pour que la région soit peuplée de « peuples amis ». Ce qui est particulièrement impressionnant dans cette histoire, c’est que 500 ans plus tard, les femmes avec qui nous marchons ce jour-là se vêtissent toujours de la même façon que leurs lointaines parentes de la Paz. Et pourtant, marcher sous cette chaleur et à cette vitesse, j’en ai les pattes douloureuses et je suis bien contente de pouvoir me refugier dans ma poche-nid, lorsqu’après presque 3 heures de marche, nous nous posons enfin sur la place centrale de Cuenca, celle de la belle église aux trois dômes bleus que nous avions admirée la veille.

Les festivités ne sont pas terminées pour autant. Une cérémonie – à la fois catholique, marxiste, indigéniste et tout simplement politique - s’ensuit. Adeptes des longs et sonores discours, c’est-celui-qui-crie-le-plus-fort-qui-a-le-plus-raison, les dirigeants de la tête du cortège passent un par un par sur le podium. Un représentant de l’Eglise catholique donne une messe en l’honneur de l’eau. Les ave-agua succèdent au « no a la mina ». On lève la bouteille (d’eau) à chaque fois que l’occasion se présente. On crie aussi à la lutte des classes. On crie à l’injustice et à la trahison du gouvernement et du Président, sans pour autant citer son nom une seule fois. Probablement qu’on sait déjà que la presse du lendemain ne fera pas de cadeaux. Si on sent dans la foule un clair ressentiment face aux projets miniers, sur le podium, on perçoit un petit quelque chose de revanchisme politique…

Petit à petit, au grès des discours fleuves, la foule se clairseme jusqu’à ce que nous ne soyons que très peu. Evidement, les quelques personnes avec qui nous devions discuter de tout cela se volatilisent. Avant que nous ne reprenions le bus de nuit dans l’autre sens, c'est-à-dire Cuenca-Quito, Jérémy finit de se démoraliser totalement au musée du Panama en essayant des chapeaux dont la valeur correspond à la moitié d’un salaire minimum en France. Je vous laisse imaginer ce que cela représente pour l’Equateur. A l’entendre s’extasier sur le fait qu’aucune goutte d’eau ne peut passer au travers d’un tissage si fin même si par la suite on on nous dira que ce n’est pas vrai, je mesure la distance – dans le sens de la hauteur, à quoi bon la fausse modestie ! - qui me sépare des Humains. Lorsque je m’endors dans le bus qui nous ramène à Quito quelques heures plus tard, je me pose encore la même question : comment est-ce qu’un nid fait de paille un peu aménagé a-t-il pu autant impressionner mes compagnons ?



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Kri kri
Irkita

mercredi 1 septembre 2010

Du 21-02-2010 au 24-02-2010 : Quito (3ième partie), Fin de mi-temps

Après quasiment 5 jours de répit-repos-organisation-réflexion-débats, nous avons notre rendez-vous avec Acción Ecológica. Les locaux de l’organisation ne trompent pas :  un vélo décoré d’un autocollant « Yasuni depende de ti » en défense du projet ITT, un grand jardin fleuri, du jasmin embaumant…, Acción Ecológica, dont j’ai déjà parlée un peu plus haut, c’est l’Organisation (avec une grande « O ») écologiste (infantile) d’Equateur, internationalement connue et reconnue pour son travail de soutien aux mouvements socio-environnementaux du pays, voire de tout le continent américain, tout comme pour « poser les thèmes importants », comme l’a formulé si bien une amie d’ami. C’est aussi l’une des plus vieilles du continent (25 ans !). Nous y avons donc une discussion intéressante qui nous met (ou remet) au vent des principaux problèmes socio-environnementaux du pays.

Mines

Le mouvement anti-minier, nous-dit-on, est aujourd’hui le principal mouvement socio-environnemental d’Equateur (ou « principaux mouvements », car, comme on le comprendra plus tard, il est difficile, là aussi, de parler d’unité).

L’Equateur, contrairement au Pérou et à la Bolivie, n'est pas (encore) à proprement parler un pays minier. Son passif environnemental, il le doit (surtout) à l'exploitation pétrolière. Alors, quand el señor Correa décide qu'il faut développer le pays à l’image de ses voisins, c'est à dire en extrayant de la terre les minerais, ce n’est pas du goût des indigènes et des écologistes, dont certains parlent de trahison. D’autant plus que depuis l’adoption de la nouvelle Constitution en 2008, l’Equateur est censé respecter ce que les assembleistes ont appelé les "droits de la nature" en reconnaissant la nature en tant que telle comme un sujet de droit. La rupture entre le « développementisme sénile » et « l’écologisme infantile» est pour beaucoup due au changement de cap du Président sur la question minière.

Actuellement (fin février 2010), on distingue, nous explique-t-on, trois principaux fronts emblématiques de la lutte contre les projets miniers :

-         Celui de l’Amazonie sud (provinces de Morona Santiago y Zamorra chichipe), mené par des Shuar.
-         Celui du nord-ouest, dont le foyer le plus connu est la vallée d’Intag, l’un des cas emblématiques et des plus étudiés d’Equateur, aussi bien pour sa résistance victorieuse (en 14 ans , ils ont réussi à faire partir deux entreprises étrangères et l’exploitation projetée du cuivre n’a jamais pu commencer) que pour son inventivité (mise en place d’une multitude de projets alternatifs). Ce sont des copains, Anna les connaît déjà. Tant mieux, Jeremy et moi, nous avons hâte de les rencontrer !

-         Le mouvement en défense de l’eau, le plus fort dans les provinces du sud (Azuay et Zamora), mais qui a vocation de s’étendre à l’ensemble du pays, mené par les paysans et les indigènes. On nous dit qu’une marche pour l’eau est prévue pour le début du mois de mars à Cuenca et que nous pourrions y rencontrer les principaux acteurs. Génial, on accepte l’invitation sans hésiter.

Même si les mouvements anti-miniers historiques (comme celui d’Intag) n’étaient pas forcément menés par des indigènes, on nous dit qu’aujourd’hui, les indigènes sont des acteurs de première importance, notamment à travers l’ECUARUNARI (Ecuador Kichwa Llaktakunapak Jatun Tantanakuy), composante andine de la CONAIE (actuellement allié et/ou protagoniste des mouvements anti-extractivistes). 

Pétrole

En Equateur, c’est toute une histoire. L’or noir est encore aujourd’hui la principale source de revenus du pays (qui fait partie de l’OPEP*), l’activité pétrolière emploie beaucoup de personnes (Petroecuador, la compagnie pétrolière nationale, a été pendant longtemps le premier employeur du pays) et est à l’origine, aussi, des plus grands scandales. Les deux grands oléoducs (SOTE et OCP) ont continué d’acheminer l’or noir de l’Amazonie équatorienne en dépit des crises économiques (dollarisation), des crises politiques – 7 présidents en 9 ans - et des drames environnementaux et humains (Procès Chevron Texaco).

Le plus gros scandale socio-environnemental lié au pétrole concerne une entreprise états-unienne, Chevron-Texaco. « Texaco demeura au pays pendant 28 ans, fora 339 puits, lâcha quotidiennement dans l’environnement plus de 22 millions de litres de déchets industriels, brûla 10 millions de pieds cubiques par jour, versa 16,8 millions de barils de cru, causa la déforestation de plus d’un million d’hectares de forêts tropicales humides. Avec ses opérations, Texaco bouleversa les populations indigènes Cofan, Siona, Secoya, Huaorani, Kichwa et Colonos, et les amena à un état proche de la disparition. De plus, la venue de cette entreprise accéléra le processus d’extinction des communautés Tetete et Sansahuari » (Jose Proaño, Situation de désastre ? Problématique pétrolière en Equateur. Le Jouet Enragé. Novembre 2006. http://lejouetenrage.free.fr/net/spip.php?article126).

La compagnie est aujourd’hui sur le banc des accusés, et son procès (dont je vous parlerai en détails plus tard) est considéré par certains comme « le procès du siècle ». Les dégâts environnementaux et sociaux causés par l’activité de la Texaco dans la grande forêt sud-américaine ne font pas l’ombre d’un doute.  Eaux de formation fortement contaminées (une sorte de marée noire fluviale de grande envergure), pollution aux métaux lourds,  un nombre anormalement élevé de cancers chez les populations vivant à proximité des sites d’exploitation pétrolière… Plusieurs documentaires ont déjà été tirés de ce scandale (Chevron toxico et Crudo). Mais, malgré les fréquentes et euphoriques annonces médiatiques qui parcourent le microcosme de ceux qui sont au courant, le procès n’avance quasiment pas et la multinationale est encore loin d’avoir payé les 27 milliards de dollars qu’on lui réclame en dédommagement.

Comme pour faire écho à ce procès, la grande « cause » du moment en Equateur, celle qui fait vibrer (une partie de) la planète, c’est le projet Yasuni-ITT. Derrière ce sigle, se cache un projet sorti des méandres obscurs des écologistes « infantiles » du pays. On cite souvent Esperanza Martinez (l’origine de l’idée provient de la proposition d’un moratoire sur l’exploitation pétrolière faite par Oilwatch) ou Alberto Acosta comme en étant les principaux instigateurs et promoteurs. L’idée du projet est la suivante : puisque l’humanité court à la catastrophe à cause du réchauffement climatique, provoqué (entres autres causes) par les émissions de gaz à effet de serre issus de la combustion des dérivés du pétrole, alors l’Equateur, dont près de 20% des réserves de pétrole exploitables se trouvent dans le parc Yasuni en pleine Amazonie, propose le contrat suivant à la communauté internationale : « je laisse mon pétrole (celui de Yasuni) là où il est, en échange de quoi vous me remboursez au moins la moitié du manque à gagner ». Simple et génial? Pour l’instant, on n’en apprendra pas plus, mais on aura vite une occasion de nous rattraper : une journée sur le sujet est organisée le 5 mars prochain, à Coca, « la » ville pétrolière du pays et que nous y sommes cordialement invités. Ca, c’est la bonne nouvelle.

La mauvaise nouvelle, enfin, celle à laquelle on ne s’attendait pas, c’est que le pays continue son exploration pétrolière dans les régions côtières et qu’il existe un projet de raffinerie en partenariat avec le Venezuela (PDVSA), dont les spécificités techniques permettraient de raffiner un pétrole du type de celui qui pourrait être extrait … je vous le donne en mille … du parc Yasuni. Sans parler de la résistance, depuis les années 1980, de la communauté kichwa de Sarayaku (Amazonie, Pastaza) contre l’exploitation du pétrole sur son territoire. D’ailleurs, les Sarayaku ne voient pas d’un très bon œil de projet ITT, qu’ils qualifient d’hypocrite (si l’on laisse le pétrole de Yasuni sous terre, leur territoire à eux sera plus que jamais en danger !).

Alors, poker menteur entre le gouvernement et les écologistes ?  En substance, chez Acción Ecologica, on pense que le gouvernement ne croit pas (ou ne croit plus) au projet ITT et que donc ce ne serait pas illogique de posséder une raffinerie lorsque l’extraction aura commencé. Alors, ITT est-il mort né ? « Non, mais maintenant, il est entre les mains de la société civile, des organisations écologistes et des militants qui doivent se mobiliser partout sur terre pour qu’il aboutisse »…  Ainsi l’Equateur pourra continuer à se faire l’écho des résistances aux projets pétroliers avec crédibilité. Dans le cas contraire, cela sera plus compliqué. Cela dit, il ne s’agit que d’un son de cloche, peut-être dramatise-t-on la situation afin de ne pas faire relâcher la pression ?

2 – prolongation, ou « encore les mines » !

Alors que je m’apprête à aller cuver toutes ces nouvelles informations qui n’en finissent pas de me faire tourner la tête, tant le chaud souffle le froid et réciproquement, nous nous installons sur une table du jardin d’Acción Ecologica. « Qu’est ce qui se passe, on ne rentre pas manger du fromage » ? « Non, Irkita, tu ne suis pas, on a un autre rendez vous ». Alors, c’est reparti.

Le deuxième entretien de la journée nous amène à la rencontre de l’OCMAL (Observatoire des Conflits Miniers d’Amérique latine), qui a fait son nid temporaire dans les locaux de l’association équatorienne. Après un survol du continent, nous menant du Salvador à l’Argentine, en passant par la Colombie et le Brésil, partout où des luttes contre les projets miniers existent, nous nous posons en Equateur.

En Equateur, contrairement à ses voisins, à notre connaissance, il n’existe pas pour l’instant de mines à ciel ouvert et à grande échelle en fonctionnement (si vous avez vent du contraire faites-le-moi savoir). Bien sûr, il y a une multitude de projets, tout comme les mines dîtes artisanales ou illégales, tout autant impactantes en termes environnementaux que leurs grandes sœurs, si ce n’est que là encore, c’est une question d’échelle – peut-être... Quand on extrait des dizaines de tonnes, même si la technologie est supposément plus moderne, on impacte forcément plus que lorsqu’on extrait quelques kilos.

En Equateur, il existe huit sites d’intérêt pour les entreprises minières multinationales, dont deux ou trois de grande taille,  nous apprend-on (deux ou trois ? on comprendra certainement plus tard…). «Aujourd’hui, il y a un mouvement de résistance national important contre les projets d’exploitation minière». Si, dans un premier temps, celui-ci s’est retrouvé paralysé par l’adoption du code minier, c’est en partie parce que les gens avaient confiance en la nouvelle Constitution qui devait protéger plus qu’ailleurs l’environnement, «la nature ayant des droits ». Mais, le fait que « Correa se soit prononcé finalement en faveur du développement de l’activité minière » a fini par faire sortir les mouvements de leur léthargie passagère. Aujourd’hui, les projets sont concrets et le(s) mouvement(s) anti-mine en phase d’organisation, fortement soutenu(s) et suivi(s) par le secteur indigène, d’une part et par les juntas del agua (systèmes communautaires de gestion de l’eau et des canaux d’irrigations) d’autre part. « Enjeu politique », - diront certains. A quoi d’autres répondront qu’il s’agit d’une problématique territoriale. Parce que l’activité minière est particulièrement envahissante et gourmande pour ce qui concerne ses besoins en eau. Or, « pour le mouvement indigène, le territoire est fondamental ». Et l’eau est fondamentale pour tous. Quant à l’apport des secteurs académiques et des ONGs du pays, ils sont venus fortifier la résistance en lui fournissant arguments théoriques et scientifiques. Le territoire avant l’écologie ?

Question subsidiaire. Pourquoi est-ce qu’en Equateur la résistance est-elle aussi forte ? Réponse : « Parce que les mobilisations sociales y ont toujours été nombreuses. Les indigènes ont renversé tant de présidents et les gens ont confiance qu’à travers la mobilisation, il est possible d’obtenir des choses, ce qui n’est pas pareil ailleurs». Ouf ! Réponse courte et logique, comme je les aime, mais qui n’est pas fréquente à entendre de la part de la plupart de nos interlocuteurs. Normalement, quand on pose une question, on écoute la réponse pendant une demi-heure ! Alors, quand on ne peut nous consacrer qu’une heure, c'est-à-dire en moyenne deux questions, il faut bien les choisir! Et vous, qui vous plaigniez des posts-fleuves d’Irkita (non, vous ne vous plaignez pas ???), imaginez que vous n’avez droit à chaque fois qu’à un résumé ! Ces humains, tous des ingrats !

Alors que nous rentrons à pied jusqu’à « la maison », nous sommes un peu tristes. En effet, au détour de la conversation, nous avons appris qu’à cause d’un contrat existant entre l’entreprise minière (publique) chilienne (CODELCO) et la Chine, l’exploitation du gisement de cuivre de nos amis de la vallée d’Intag que nous avons programmés de visiter à la fin de la semaine, est de nouveau en projet.

L’histoire, c’est que le Chili, qui possède les plus grosses réserves de cuivre de la planète, avait vendu (via la Codelco) 60 000 tonnes de cuivre à la Chine mais n’a pas pu honorer le contrat suite à l’opposition des syndicats. Entre temps, le gisement de la vallée d’Intag en Equateur - dont la concession était reprise par l’Etat (depuis que les communautés aient expulsé l’entreprise canadienne qui l’avait précédemment achetée aux enchères) - avait été revalorisé à 60 000 tonnes de cuivre. Exactement ce que la Codelco avait promis à la Chine. Selon notre interlocuteur, l’idée serait donc, qu’avec l’appui technique du Chili, une entreprise publique équatorienne - socialisme du XXIième siècle oblige ! - vende le cuivre promis à la Chine. Ce n’est pas que l’investissement soit stratégique pour l’entreprise chilienne, la Codelco, puisqu’en un an elle exporte entre 500 000 et 1 million de tonnes de cuivre, mais cela lui permettrait d’honorer son contrat avec la Chine. Pour une poignée de cuivre devant confirmer une poignée de main et une signature en bas d’un contrat, nos amis d’Intag, de nouveau, risquent de voir leur belle vallée détruite et leur rivière polluée pour de très nombreuses années. Sombre perspective…



*l’Equateur était sorti de l’OPEP en 1992 et a de nouveau réintégré l’organisation en 2007, voir : http://www.pcmle.org/EM/article.php3?id_article=1408


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Kri kri
Irkita


lundi 14 juin 2010

17-02-2010 : Ayabaca, “un pueblo dans les nuages”

Ayabaca, située à 211 km de Piura, se réveille tôt, et lorsque nous sortons de l’hôtel à la rencontre de nos rendez-vous de la journée, l’activité bat son plein…  Ayabaca (ou Ayavaca, si l’on adopte l’orthographe du nom d’un peuple pré-incaïque qui habitait jadis ces lieux) est un pueblo (village ou peuple) paisible, posé sur un petit plateau, baignant dans les nuages. L’altitude et l’humidité de la nuit qui se dissipe font briller le village, une charmante bourgade à la patine coloniale, aux ruelles propres et à l’air pur. Tout autour, la végétation saupoudrée de brume accentue la sensation ambiante de plénitude et de tranquillité. Après avoir enchanté nos papilles avec quelques sucreries locales, surpris, nous fronçons du museau (vous avez déjà vu des souris avec des sourcils ?) : « C’est donc cela Ayabaca » ?



Un peu comme Tambogrande, Ayabaca fait maintenant partie de la légende du refus du développement. Ici, entre la mine et leur culture, les habitants de la province ont préféré rester ce qu’ils sont, c’est-à-dire des paysans. Ce qui a fait dire au président du pays, le docteur Alan Garcia, dans sa célèbre diatribe sur le chien du jardinier (El perro del hortelano) : « Quand je vais à la ville d'Illo  et que je vois son développement urbain, qui est le plus avancé du Pérou, je sais que c'est le résultat de l'exploitation minière et de l'industrie de la pêche, et la comparaison avec le village d'Ayabaca me fait souffrir. Ayabaca a plus de ressources minières que la mine de Cuajone dans le sud, mais ici, persiste une grande pauvreté. Et c'est que là, on a affaire au vieux communisme anticapitaliste du XIXième siècle qui se transforma en protectionnisme au XXième siècle et changea une nouvelle fois de chemise au XXIième siècle pour devenir environnementaliste. Mais toujours anticapitaliste, contre l'investissement, sans expliquer comment, avec une agriculture pauvre, on pourra  faire un bond vers un meilleur développement ». Entre « pauvres paysans » et « environnementalistes-protectionnistes-communistes-anticapitalistes », il n’y aurait donc pas d’autre échappatoire que la mine ?

Evidement, vous vous doutez que les propos du docteur Garcia ne doivent pas être pris au pied de la lettre et si vous lisez tout ce que j’écris, vous connaissez déjà l’histoire de la lutte des habitants des provinces d’Ayabaca et de Huamcabamba contre l’entreprise minière britannique, puis chinoise, Majaz-Rio Blanco. Nous aussi, nous connaissons déjà l’histoire. En revanche, ce que nous ne savons pas encore, c’est pourquoi Ayabaca a su résister comme elle l’a fait, peut-être mieux qu’ailleurs, et en tous cas de façon différente et avec un certain succès …  Et c’est ce que nos rencontres de la journée, avec le Front de défense de l’environnement, de la vie et de « l’agro » et avec la Fédération des communautés paysannes vont nous faire comprendre.

1 –Des Ayavacas aux rondas campesinas, les racines de la résistance

A Ayabaca, où chaque année depuis 1751, des milliers de Péruviens et d’Equatoriens se réunissent pour un pèlerinage important (Seigneur Captif d’Ayabaca), on est avant tout catholiques. Cependant, l’organisation, les légendes et les croyances des indigènes, dont descendent en partie les paysans de la province, aujourd’hui pour la plupart métisses, semblent être encore bien ancrées dans « l’inconscient collectif ». Par exemple, les Ayavacas , polythéistes, vouaient à l’eau, essentielle à la vie, un culte particulier, ce qui explique en partie l’antipathie qu’inspire aux habitants de la province une industrie qui pollue fortement les sources d’eau. On apprend aussi que l’organisation politique de ces amérindiens, qui, avant l’arrivée des Espagnols, avaient résisté quelque temps à l’invasion Inca, possédait déjà des caractéristiques que l’on retrouve aujourd’hui dans les campagnes de cette région: « Lors des assemblées populaires, ils élisaient leurs gouverneurs en temps de paix et leurs capitaines en temps de guerre. Qu’est ce qui se passe aujourd’hui ? Les communautés élisent leur autorité, le président de la commune, et quand elles se sentent menacées par un danger, il y les rondas ». Si l’on perçoit l’influence de l’Eglise catholique dans les valeurs des rondas, on sent bien qu’ici, elle a « pris » sur un terreau fertile. A entendre nos différents interlocuteurs, il est clair que, face à la mine, la force de l’organisation paysanne, structurée, autonome et démocratique, a été déterminante.

Structurée : « La fédération des communautés paysannes nait en 1998 et regroupe 76 communautés des 10 districts d’Ayabaca. […] Historiquement, elle s’est formée pour régler les problèmes internes des communautés et ceux qui surgissent entre les différentes communautés». Les communautés se structurent autour des deux édifices, les rondas campesinas, pour la sécurité, et la fédération,  pour les questions du territoire. « Ici, rondas et fédération c’est la même chose, nous avons des noms différents mais travaillons ensemble. Rondas et  communautés se confondent : un rondero est [presque toujours] aussi un comunero  (membre d’une communauté paysanne). Les rondas sont notre propre police […], la fédération s’occupe des conflits liés à la terre ». Autonome financièrement : « l’organisation se maintient à l’aide des ressources propres des communautés. Nous n’avons aucun apport de l’extérieur». Fonctionnant selon les principes de la démocratie directe, où toutes les décisions sont prises en assemblée. Par exemple, face aux ONG, qu’on accuse si souvent de manipulation (à tort ou à raison), « lorsqu’une d’entre elles nous propose une formation, c’est l’assemblée qui décide si on accepte et qui va y aller, pour que chacun puisse participer à tour de rôles ».


2  – Alliance Ville-Campagne

Un autre détail qui caractérise la lutte d’Ayabaca et qui a probablement participé à faire la différence, c’est que, dès le départ, la ville s’est aussi mobilisée contre la mine. « Il ya deux tendances, la ville et les communautés, qui ont des visions du développement distinctes». En général, « la zone urbaine associe [le développement] à l’investissement ». Mais ici, pour deux raisons (au moins), la situation est différente. Premièrement, parce que « dans l’histoire d’Ayabaca, comme le gouvernement ne fait rien, nous avons généré notre propre façon de créer du travail » et, deuxièmement, parce qu’en apprenant l’existence des concessions en 2000, les citadins se réunissent autour d’une table de concertation pour parler de l’avenir qu’ils souhaitaient pour leur province, en s’appuyant sur le plan de développement stratégique élaboré par la table et axé sur le « le développement  de l’agriculture et du tourisme ». Cette alliance ville-campagne s’exprimera tout au long du conflit. Lors de cette journée d’entretiens, nous connaîtrons ces deux facettes de l’opposition au projet minier et ferons même une visite à la mairie de la ville.

3 – « Sans la terre, nous ne pouvons vivre, quelqu’un doit se sacrifier »

Ce qui ressort immédiatement de nos entretiens, c’est qu’une organisation dépend beaucoup des dirigeants qu’elle a, de leur intégrité et de leur force de caractère. Il en faut des qualités et des valeurs solides pour résister à la corruption, aux menaces et à la répression, aux procès et à la diffamation. Pour les dirigeants des organisations d’Ayabaca, se sentir soutenus par une base solide et être ancré sur un territoire a été primordial. «  La mine m’a proposé de l’argent pour que je m’en aille d’Ayabaca et une maison avec un terrain là où je voudrais. J’ai refusé. Ils m’ont menacé. Ils ont fait appel aux services secrets. Je ne savais même pas qui ils étaient.  Ils m’appelaient la nuit, à une heure ou deux heures du matin. Je devais éteindre mon cellulaire. Comment ai-je fait pour poursuivre la lutte ? Je suis membre d’une communauté, je travaille ma parcelle et je vis de la terre. Mon épicerie c’est ma terre, mon salaire c’est ma terre. Tout est dans ma parcelle. C’est une fierté d’être rondero et comunero », nous témoigne le président de la fédération des communautés paysannes, chez qui la fierté d’être « dans le vrai » s’associe à l’esprit de sacrifice. «L’autre chose avec laquelle il faut être d’accord, c’est que quelqu’un doit être prêt à mourir, à souffrir pour nos enfants et pour tous ceux qui vivent. Si cette personne n’existe pas, tout est perdu, nous souffrirons tous, nous finirons tous par mourir à cause de la pollution. Quelqu’un doit assumer. Cette décision, je l’ai prise conjointement avec ma famille. Au début, mon épouse ne me comprenait pas. C’était difficile parfois, je devais partir plusieurs mois de la maison parce qu’on disait qu’on allait me tuer. Mais sans la terre nous ne pouvons vivre et sans eau propre nous ne pouvons pas vivre, sans cet air que nous respirons, nous ne pouvons pas vivre. Quelqu’un doit se sacrifier… » .  Leur solidarité fait leur force, et leur force c’est l’union. En 2007, les communautés refusent une offre de l’entreprise qui leur propose un fond de développement d’un montant de … 80 millions de dollars . Vous avez bien lu… Qui a dit qu’on pouvait corrompre tout le monde ?


3 – Marcher pour avancer …

Et de la force et de l’union, il en a fallu aux communautés d’Ayabaca. C’est cet esprit de communauté, qui les a portées à poursuivre leur lutte contre l’entreprise minière. En 2004, lors de la première marche, seulement 78 personnes de la province, et 3 de la ville d’Ayabaca, partent vérifier sur place l’existence de la concession cachée. Il faut dire que, contrairement à leurs compagnons de la province voisine, celle d’Huamcabamba, dont les 5000 manifestants feront le gros de l’assemblée (et pour qui la concession n’est qu’à 4h de marche), l’accès est long et compliqué: « Sans aucun chemin ni sentier, à travers la forêt primaire, dormant sous la pluie. C’est comme cela que  nous avons passé les 4 jours de marche ». La première confrontation avec l’entreprise minière se soldera par la mort d’un des participants, tué par une grenade lacrymogène qu’il a reçu dans la tête.

A leur retour, les marcheurs de la province de Ayabaca partent témoigner devant les communautés des événements qu’ils ont vécus, en se transformant en chaskis, mot qu’on utilise toujours à Ayabaca et qui désignait, à l’époque des Incas, les coureurs qui délivraient des messages et des objets dans tout l'empire. Petit à petit, «  base après base, communauté après communauté », malgré les « unes » des médias les accusant de « narcotrafic » et de « terrorisme » puisque c’est à la mode, le message poursuit son chemin, et tout le monde apprend l’existence du campement minier, des méthodes de l’entreprise et du danger qu’elle représente pour l’avenir. Dans les campagnes, on fait plus confiance aux marcheurs - « parce qu’un rondero que tous connaissent, on le croit » - qu’aux journaux. « L’organisation en est sortie fortifiée » nous confite-t-on, et « les manifestations qui se faisaient à 400 ou à 1000 personnes, ont fini par atteindre entre 8000 et 15000 personnes, hommes et femmes ». Et la lutte se radicalise. Du côté de la compagnie minière, elle poursuit ses calomnies dans les journaux. Ce à quoi, ce qui est une nouveauté, les intellectuels de la ville opposés à la mine répliquent, eux aussi, dans la presse. « Ceux sont des communistes démodés », - peut-on lire un jour, « La vérité doit sortir », - répondent opposants à la mine.
Sur le terrain, les choses se corsent pour l’entreprise. Les communautés, via les rondas campesinas, prennent la décision de ne plus laisser entrer d’inconnus sur leurs terres sans leur autorisation. « Personne n’entre dans ma maison si je ne le veux pas ». Qu’à cela ne tienne. Si elle ne peut plus être présente physiquement, l’entreprise change de méthode. Un jour « Ils nous ont envoyé des manuels scolaires », - nous raconte-on, « les comuneros ont été indignés : Comment pouvons-nous recevoir ces dons, alors qu’au campement, ils nous tirent dessus ? Alors, ils ont brulé tous les cadeaux de l’entreprise [..]. C’est une réaction naturelle de la communauté qui a voulu montrer qu’elle avait de la dignité”.  Le lendemain, les journaux titrent : « Inquisition ! Les paysans manifestent en brulant du matériel éducatif». Voyez le niveau…

Dans les campagnes, peut-être parce qu’on en a marre de se faire maltraiter par les médias et probablement pour bien d’autres raisons, une décision adoptée par une première communauté fait office de jurisprudence et est rapidement appliquée par toutes les autres : « si tu veux travailler avec la mine, tu laisses ta terre à la communauté. » Face à cet ultimatum, « les comuneros compromis avec l’entreprise feront machine arrière », - nous explique-t-on. A chaque attaque de la mine, les paysans répliquent, et l’effet escompté est l’inverse. Les communautés resserrent les rangs autour de la fédération et des rondas. La résistance se renforce. Si bien, qu’une nouvelle organisation surgit : la jeunesse organisée en défense de l’écologie régionale (JODER, rien que ça !). « Ce sont des jeunes qui ont étudié à Ayabaca mais qui viennent des campagnes, sans être ni ronderos, ni comuneros ». La jeunesse « hors champs », à cheval entre la ville et la campagne, entre dans la danse, encadrée à ses débuts par la Fédération des communautés paysannes dont elle est une des fiertés. Pourtant, « aujourd’hui c’est une organisation indépendante qui participe aux décisions ».


4 – Marcher et marcher encore


Toute cette dynamique finit par aboutir à la volonté d’un grand nombre de personnes d’aller voir sur place « parce que c’est une chose différente de voir, de connaître les  lacs, les paramos dont nous parlions tant mais que peu de gens connaissaient pour de vrai. » Cette seconde marche durera trois jours et deviendra une véritable épopée. « Alors que nous grimpions, les hélicoptères ont commencé à nous poursuivre. Ils ont dit  qu’on n’était qu’une centaine. En réalité, nous sommes partis 500 et, en chemin, les communautés que nous croisions ont grossi les rangs jusqu’à ce que nous soyons 4000. [….] Quand nous étions en plein paramo, sur la crête de la cordillère, pour la franchir et descendre de nouveau dans la forêt nuageuse, il s’est mit à «paramer ».

En guise d’explication de ce que c’est que « paramer », je me permets une citation dans la citation : «  Le paramo, c’est à la fois quand il pleut avec du vent, la  forme d’appeler ce phénomène, et l’endroit où ce phénomène a lieu. « Para » vient du quechua « pluie ». «Paramo » signifie donc « pluie permanente ». De là vient le concept. Il existe une confusion avec les Espagnoles pour qui « paramo » signifie « désert ». Parfois, on nous dit « vous êtes fous ! Pourquoi vous battez vous pour un endroit où il n’existe rien ? ». J’ajouterais, hors citation, que dans les Andes, on appelle « paramos » les écosystèmes de montagne captant l’eau des nuages et distribuant cette eau dans les rivières qui y naissent.
Mais poursuivons le récit. « Il s’était donc mis à paramer », un mélange de pluie et de vent fort, au milieu d’un paramo baignant dans la brume. « Les gens se sont mis à être terriblement inquiets et il y eu un vent de panique. De voir le paramo ainsi, avec un ciel noir, ils ont commencé à rebrousser chemin. Ceux qui ne connaissaient pas ce phénomène, disaient « la  montagne nous tue ». Cette petite phrase « la montagne nous tue », a été comme une révélation de leur conception de la nature. La montagne est un être vivant. Elle ne les laissait pas passer».  Ils partirent 500, furent 4000 et finirent à 180. « Nous sommes descendus dans la forêt et nous avons attendu le retour des autres… Ils ne sont pas revenus. Nous avons continué à marcher. Le temps avait changé. Le ciel s’était dégagé et le soleil avait fait son apparition. Nous nous sommes retournés et nous avons vu les lacs. Nous avions franchi la montagne et étions au campement de la mine».  

Ceux qui ont franchi le paramo, malgré leur nombre insuffisant, décident d’attirer l’attention du pays sur eux et tentent le tout pour le tout, en occupant la plateforme d’exploration et en demandant l’intervention des autorités … qui ne viendront pas. Délogés de la plateforme par les forces de la sécurité de l’entreprise et par la police, alors qu’ils se décident à repartir, « les gens ont commencé à revenir. Ils avaient su par radio que nous étions arrivés au campement. Les rondas avaient motivé le retour des comuneros et nous étions de nouveau près de 4000 ». Ils campent à une heure de chemin du campement minier. Dans la nuit du 31 juillet au 1ier aout 2005, alors que tout le monde dort, la police attaque, balles et gaz lacrymogène. Ils se défendent comme ils peuvent. « Nous avons fabriqué des petits boucliers faits de branches, comme le font le amazoniens, sur les conseils de ceux de San Ignacio qui étaient aussi avec nous. Les médias diront plus tard que nous étions armés. Nous étions encerclés. Les policiers arrivaient en hélicoptère».

32 personnes furent séquestrées pendant 3 jours par la police et les forces de sécurité privée de l’entreprise minière. « Ils nous ont projeté du gaz lacrymogène dans les yeux, nous ont attaché par la ceinture et nous ont amené aux toilettes du campement minier à côté de la rivière. On entendait bien la rivière. On s’est dit : « Ils nous tueront et nous jetterons à l’eau », comme cela s’était déjà fait au Pérou. Le premier jour, ils ne nous ont pas donné à boire. Avec tout le gaz lacrymogène qu’ils nous avaient envoyé au visage, nous avions les yeux, les narines et la gorge irrités et soufrions d’acidité. C’était comme s’ils nous disaient : « vous mourrez d’asphyxie et de déshydratation, ce n’est pas nous qui vous aurions tués». Le deuxième jour, un fiscal (procureur) de l’Etat est venu nous rendre visite. Il nous a accusés et nous a insultés, comme un policier de plus. Le troisième jour, alors que l’entreprise disait qu’il n’y avait pas de détenus, pas de morts, les gens, qui ne nous voyaient pas revenir, ont commencé à sortir dans les rues des villes et des villages, se solidarisant avec nous, demandant de l’aide au gouvernement pour qu’il fasse quelque chose ». Face à cette pression, enfin, les détenus sont relâchés. Entre le 31 juillet et le 2 aout 2005, dans les montages de la cordillère surplombant Ayabaca, sur le campement miner de l’entreprise Rio Blanco, le calvaire infligé aux opposants à la mine s’est soldé par la mort d’un comunero de plus.

Toute cette histoire aurait très bien pu n’être qu’une histoire, la valeur de la parole de 32 personnes  ne faisant pas le poids face à celle d’une multinationale minière, si quelques temps plus tard, des photos prises lors de cette séquestration, où l’on voit, avec tous les détails, les actes de torture et même la tentative de faire disparaître le corps du comunero décédé, n’avaient pas été rendus publiques par un ancien employé des services de sécurité de la compagnie minière présent sur place…
Voici ces photos.

4 –Enfanter dans la douleur

Peut-être que dans un autre contexte, dans un autre endroit, une telle mésaventure aurait eu raison de la détermination des communautés, mais à Ayabaca, ce ne fut pas le cas. S’ensuivent d’autres épisodes, certains victorieux, d’autres douloureux. Il y a par exemple l’histoire de la consulta que je vous ai déjà racontée. Finalement, la compagnie a fermé ses bureaux en ville d’Ayabaca et a décidé de concentrer son activité dans la province voisine, celle de Huamcabamba.

Et aujourd’hui, quel bilan peut-on faire ? La concession existe toujours, l’entreprise se trouve dans la phase de « réparation des impacts», la répression continue . Quant aux communautés à la culture métissée, mélangeant catholicisme et croyances ancestrales, aujourd’hui, leurs maîtres-mots sont « autosuffisance, autosubsistance et autonomie.  Aujourd’hui, les gens qui vivent dans cette partie du monde se sont mis à reforester leurs campagnes avec des arbres locaux, réfléchissent à des produits dérivés de la feuille de coca et voient le tourisme rural, géré directement par les communautés comme une possible source de revenus qui leur permettrait aussi de faire connaître leur lutte. Il faut dire qu’avec tous les vestiges archéologiques disséminés dans cette nature magnifique, il y a de quoi faire. Ils croient aussi au commerce équitable pour vendre les excédents de leur production, même si, pour eux, « l’exportation est secondaire ».

Ce dont ils ont besoin ? D’une route asphaltée pour désenclaver la région, de canaux d’irrigation pour parer aux aléas climatiques … et de se former.  A ce sujet, la fédération des communautés paysannes d’Ayabaca cherche de l’aide pour construire un local qui devrait servir de centre de formation pour les paysans des alentours. Vous êtes architectes ou étudiant en architecture ? Ils se proposent de vous accueillir sur place en échange d’un petit plan ... Peut-être même que cela pourrait se faire à distance, je n’en sais rien, moi, quand j’ai besoin, je creuse un trou… J’entends déjà les mauvaises langues me comparer à  la mine, mais rien à voir, tout est une histoire d’échelle !
Enfin, pour revenir à l’affirmation d’Alan Garcia sur la supposée pauvreté de la province, à Ayabaca, on n’est pas d’accord : « C’est un mensonge total de dire qu’Ayabaca est pauvre. Les indicateurs qu’ils utilisent pour mesurer la pauvreté sont de type occidental. Ils ne disent pas combien de vaches on a, combien de pomme de terre on produit. Ils ne voient pas nos richesses, ils comptent l’argent».

Je vous laisse le soin de juger par vous-mêmes.

Pauvreté ou pas pauvreté ?

A oui, j’allais oublier. Qu’est-ce qu’a donné la visite chez le maire (qu’on avait rencontré à Bagua lors de la réunion de l’ORPIAN)? On nous avait prévenus, « le maire fait de la politique ». Verdict : assisté, voire dépassé par ses conseillers (pour sa défense, on a appris plus tard qu’il avait des soucis de santé), il nous a fait un discours réchauffé, un peu langue de bois et tout à fait consensuel. Nous avons aussi eu droit à une séance photo.  On se demande bien quelle sera le commentaire qui accompagnera nos têtes dans le journal de la mairie. Heureusement pour moi, j’étais bien cachée au fond d’une poche… comme d’habitude. Qui n’a jamais rêvé d’être une petite souris ?

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mercredi 2 juin 2010

16-02-2010 : Tambogrande, berceau de « la consulta popular »

1 – De Piura à Tambogrande

Lorsqu’on se réveille, ce matin du 16 février 2010, à Piura, on est un peu nerveux. Déjà parce qu’il est tard (7h de matin !) et qu’il faut qu’on se dépêche pour ne pas rater le bus qui nous mènera à notre première destination de la journée où nous ne pouvons rester que la matinée. Et pour cause, le soir même nous voulons être à Ayabaca. On a décidé d’accélérer un peu. Après les vacances (studieuses) à Mancora et quasiment 6 semaines au Pérou, soit deux semaines de « trop » par rapport à notre programme initial, le temps presse. Ensuite, parce que notre première étape, Tambogrande, est un lieu symbolique, où s’est déroulé, il y a quelques années déjà, un combat victorieux contre l’industrie minière, l’exemple à suivre et qui a été suivi, dont la stratégie de lutte (l’organisation d’une consultation populaire) a inspiré bon nombre d’autres résistances, notamment celle d’Ayabaca - Huncabamba, mais pas seulement.

Alors, c’est un peu la course. On finit notre nuit dans le bus, où les conversations entre nos voisins vont … bon train (facile !). Exemple : « Les gens veulent des trains lents parce que les trains rapides sont stressants et comme ça on peut admirer le paysage et parler de la nature avec son voisin. Sinon, faudrait inventer des trains rapides qui ne secouent pas, mais bon, ça n’existe pas. » Sourire. C’est sûr que le bus secoue un peu et que le transport ferroviaire n’existe au Pérou que pour les marchandises, ou presque, mis à part l’arnaque hors de prix qui mène au Machu Picchu.

Enfin, on arrive sur les terres de la légende. Des coopératives, des manguiers partout, une statue de fermier la pelle au pied, Tambogrande annonce la couleur : ici, on cultive la mangue. Un peu surpris par la splendide du terminal terrestre (la gare des bus) qui contraste avec la pauvreté apparente de la ville, on file vers notre lieu de rendez-vous où un des anciens leaders de mouvement anti-mine nous attend. Nous sommes déjà en retard. Enfin, nous y voici, l’école privée Jean Piaget. Tiens, ça sonne français, non ?



2 - Tambogrande, mangues, meurtre, mine

Le leader en question, Pancho (Francisco) Ojeda, ancien maire de la ville et l’ancien second président du Front de défense de Tambogrande, on le connait déjà, en vidéo. Si Tambogrande a tant marqué les esprits, c’est aussi grâce à notre ami Tito Cabellos et à Stéphanie Boyd, qui ont filmé le conflit, et qui en ont fait un documentaire, «Tambogrande, mangues, meurtre, mine». Tito est le réalisateur péruvien de Guarango, qui, cela dit en passant, nous avait accueilli à Lima, il y a déjà presque trois mois, lorsque Jérémy débarquait en Amérique du sud et Anna et moi nous revenions du Mexique. Déjà trois mois, que le temps passe vite !

Tambogrande c’est l’histoire d’une ville dont les habitants ont préféré leurs mangues et leurs citrons à tout l’or du monde. Tout commence dans les années 1950, lorsque, sur l’impulsion du gouvernement péruvien (avec les financements états-uniens et de la Banque mondiale), les plaines arides de la région sont irriguées, et les terres agricoles gagnées sur le désert attribuées à des colons venus d’autres régions du pays.

S’y développe une agriculture vivrière (haricots, yuca, oranges, production de miel, etc.), couplée à une abondante production de mangues et de citrons pour l’exportation. Pendant quasiment un demi-siècle, Tambogrande vit au rythme des récoltes. On y vit, on y meurt. Et le temps s’y passe.

Comme partout en Amérique latine, où la crise de la dette a conduit à une reprimarisation des économies , dans les années 1990, le Pérou de Fujimori se lance dans la promotion de l’industrie minière, considérée alors comme la baguette magique qui allait permettre d’augmenter les portions de fromage, ou, en langage humain, comme un des principaux instruments du développement économique du pays. C’est la que Tambogrande ressort des placards. Une concession y fait surface, en plein milieu de la ville, vouée désormais à devenir une mine d’or.

3 – Communautés et mine, à chacun sa stratégie…

Les communautés, refusant de voir la moitié de la ville détruite et leur environnement pollué par l’activité minière, commencent à s’organiser. En 1999, l’archevêque du diocèse de Piura, Oscar Cantuarias, proche de la théologie de la libération comme nombre de ses frères péruviens de l’époque, donne l’impulsion en trouvant un avocat qui allait défendre ceux qui préfèrent mangues, citrons et ville à l’or qui se terre sous leurs pieds (et dont ils ne verront pas vraiment la couleur, de toutes façons). L’archevêque oriente aussi les paysans de Tambogrande vers une organisation travaillant sur les problématiques minières et qui vient d’être créée, la CONACAMI, qu’on a déjà rencontré à Lima, à Cerro de Pasco et à La Oroya  et qui à l’époque était ce que son sigle (Coordination Nationale des Communautés Affectés par les Mines)* laisse entendre. Impulsée par une ONG de Lima, CooperAccion, et les copains de Cerro de Pasco, la CONACAMI donne à l’ex-futur maire de Tambogrande l’opportunité d’exposer sa situation. Suite à cette rencontre et une fois de plus avec l’aide de l’archevêque, se crée une « table technique ». Associée au front de résistance qui réunit 59 dirigeants paysans locaux (issus des syndicats, organisation de mères, coopératives, rondas, etc.) représentant les 35 districts de la province, la « table technique » est composée de 9 institutions environnementalistes et de défense de droits de l’homme. Son but : faire annuler le projet minier.  « [La table] nous  fournissait les conseils techniques pour les décisions que nous prenions. Pour la première fois au Pérou, à Tambogrande, les ONG s’unissaient malgré leurs points de vue différents ». « Manipulation » des ONG, crieront certains? Je ne pense pas. « Orientation » peut-être, par exemple, lorsqu’elles débloquent les fonds nécessaires au voyage des dirigeants du front anti-mine à Cerro de Pasco, pour aller voir de leurs propres yeux à quoi ressemble une mine à ciel ouvert. Ce voyage, de l’aveu de notre ami, fait office de vaccin. Mais après tout, pourquoi pas, on ne fait pas de gruyère sans lait : « lorsque nous sommes allés voir la richesse minière de Cerro de Pasco, nous avons vu le « développement » amené par la mine. Des créatures de 13 ans qui vendaient leur corps … », nous confie Pancho. Un bon dessin vaut mieux qu’on long discours…
Voici le dessin



Face à cette alliance campagne-ville, l’entreprise minière canadienne Manhattan Minerals Corporation qui a rachetée à l’établissement de recherche français, le Bureau de recherche géologique et minière (qui ne parle pas d’or mais de cuivre et de zinc), la concession de 60 000 hectares située en partie sous la ville de Tambogrande, avance à petits pas et se concentre sur la partie rurale de la province pour obtenir ce qu’elle cherche de maires des petites municipalités de la province : l’autorisation de prospecter.



4 – Résister c’est créer

Malgré le danger, le front de défense reste soudé. Sur sa plaza de armas, l’éternelle place centrale de tout centre peuplé du Pérou, où on se réunit tous les dimanches, Tambogrande vit aux heures de la démocratie populaire. Certains discours, notamment ceux du futur martyre de la résistance, qui avait déjà travaillé pour une entreprise minière, Godofredo Garcia Baca, enflamment les cœurs. «Les besoins de base de l'humanité sont manger, s'habiller et avoir un toit. Il n'y a aucune nécessité publique appelée «or». Il n'y a aucune nécessité publique appelée «cuivre». Personne ne se nourrit ni d'or, ni de cuivre. Les gens vivent en mangeant de la nourriture et c'est de cela dont l'humanité a besoin. »
Les décisions sont prises publiquement. Les marches des paysans suivent les contre-marches organisées par la mine jusqu’à ce que, en 2001, les événements s’accélèrent. Les paysans détruisent les campements de l’entreprise et Godofredo est assassiné. En juin 2002, le front de défense et la mairie organisent un référendum (une consultation populaire) sur l’avenir du projet minier. La population rejette la mine avec 98% de voix. La réplique à la bourse de Toronto est immédiate. L’action de la compagnie chute de 30%.

Le referendum de Tambogrande, qui aboutira au départ de l’entreprise minière, deviendra un cas d’école pour d’autres pays de la région et suscitera de l’espoir pour de nombreux mouvements d’opposition à l’industrie minière sur terre. La population de Tambogrande remporte une victoire décisive face à une multinationale minière qui n’aura pas réussi à transformer la moitié de la ville en gruyère français géant (si vous avez suivi, c’est le gruyère à trous) en extrayant l’or qui dort dessous.

5 – Et après ?

Que s’est-il passé depuis 2002 ? Alors qu’il nous balade dans sa moto-taxi, l’ancien maire de la ville nous fait un tableau peu élogieux. Ici, 90% de la production de mangue est chimique, la pauvreté est galopante et le chômage fait des ravages. La saleté, les rues poussiéreuses et les baraques croulantes qui les bordent n’évoquent pas vraiment la prospérité. Si on y ajoute l’insécurité, qu’un Crist perché comme à Rio ne suffit pas à faire disparaître, la situation n’est pas brillante. La faute en partie au successeur de Pancho à la mairie, dont les oreilles se mettent à siffler. Aujourd’hui, les mangues ne rapportent pas assez. Pancho, lui, avait impulsé la production bio et équitable, mais son successeur qu’il accuse de corruption n’a rien fait pour que son initiative se poursuive.

L’ancien maire et futur candidat, toujours aux commandes de sa moto-taxi, nous fait faire un tour des infrastructures dont s’est dotée la ville sous son mandat : un jardin bordant une rivière que l’on traverse sur des bouées pneumatiques poussées par des habitants de la ville qui gagnent ainsi leur vie, un pot de fleurs gigantesque un peu absurde chevauchant la route à l’entrée de la ville et nous demandant d’être souriants (en réalité une réplique d’un tambo, construction inca servant d’auberge et/ou de centre d’approvisionnement, symbole de la ville), ainsi que le fameux terminal terrestre dont la taille ferait presque pâlir celui de Lima (si, si, il y a un terminal terrestre à Lima). On apprend au passage qu’il a été baptisé du nom du héros du conflit minier, Terminal Godofredo Garcia Baca…


6 – En attendant la renaissance, le moyen âge ?

L’heure de gloire de la ville et de son mouvement de résistance, dont les acteurs ont fait le tour de l’Amérique latine (Equateur, Bolivie, Argentine…) pour raconter leur histoire, semble aujourd’hui faire  partie du passé, et tout cela nous laisse un peu désemparés. D’autant plus qu’on apprend que la concession existe toujours. « On s’est battus contre Fujimori, contre Toledo, contre Garcia, mais la concession est toujours là. Aujourd’hui, c’est la Buenaventura qui la possède ». Et la Buenaventura, première entreprise minière au Pérou, co-actionnaire de la Yanacocha à Cajamarca, impliquée dans divers scandales, n’est pas un enfant de cœur.

Sur notre demande, nous terminons quand même par aller voir les fameuses mangues. Sur le bord de la route reliant Piura à l’Equateur, des camions chargent et chargent des caisses remplies. Quelques vendeurs sont là aussi pour les acheteurs occasionnels. Ici, la caisse de 20 kilos se vend 2 soles (0,6 €), autant dire une misère. Certaines années cela monte à 60 soles (17 €). « On sait bien que les prix n’ont pas autant baissé, mais les grossistes font la pluie et le bon temps ». Conclusion ? « Nous sommes heureux que les mineurs nous aient laissés tranquilles, mais économiquement la situation n’a pas changé », nous confie l’ancien leader du front anti-mine de Tambogrande en guise de salut.



7 – De Tambogrande à Ayabaca

Après avoir avalé notre repas, nous poursuivons notre chemin vers notre dernière étape péruvienne. Peu à peu, les rizières remplacent les manguiers, puis la terre succède au bitume. Enfin, après 3 heures d’ascension sur une route au bord d’un précipice que la brume épaisse rend duveteux et presque accueillant, nous voici de nouveau dans les Andes, à Ayabaca, la capitale de la province du même nom, dont nous avons tant entendu parler à Piura, la veille.
Le village dans lequel nous arrivons de nuit a des allures d’un bourg alpin. L’air y est frais, les couvertures de l’hôtel épaisses et les plats du restaurant aussi délicieux que copieux. Je profite de la tranquillité de la soirée pour me consacrer à mon passe temps favori, rêver du fromage, et je m’imagine au coin d’un feu en train de déguster … une bonne fondue savoyarde…


* Note :  Aujourd’hui, la CONACAMI (Coordination Nationale des Communautés Affectés par les Mines) a réorienté sa stratégie et se définit, aussi, comme une organisation indigène, un peu comme l’équivalent andin de l’AIDESEP. Politiquement, c’est un virage stratégique, même si de nombreux « affectés par la mine » se considèrent plus comme paysans que comme indigènes …

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Kri kri 
Irkita 

mardi 25 mai 2010

15-02-2010 : Piura, Rondas Campesinas et communautés paysannes contre les multinationales. Meurtres, tortures et consultation populaire.

Piura est une des premières villes construites par les Espagnols quand ceux-ci débarquent sur les côtes de ce qui était encore l’Empire Inca. Elle fut, probablement, une jolie cité coloniale, comme il y en existe beaucoup en Amérique du Sud. Le doute subsiste, un peu, à la vue de ce qu’il en reste aujourd’hui. n a laissé se délabrer les anciens bâtiments jusqu’à ce qu’ils soient tellement en ruine que les raser et construire à la place de vilains immeubles, modernes et sans aucun souci esthétique, ne soulève aucune contestation. Malgré tout le mal qu’on puisse penser de la colonisation, c’est un peu triste.

1 – Le retour des conflits miniers : souris des champs et souris des villes

Tout cela ne nous affecte pas longtemps et surtout ne nous empêche pas de renouer avec notre sujet favori au Pérou, les conflits miniers. Il faut dire que notre intérêt pour ce thème est largement justifié: selon la Defensoria del Pueblo, sur les 238 conflits sociaux actifs en mars 2009, 116 sont socio-environnementaux et 82 sont liés à des projets miniers. Alors, comme on va rencontrer des avocats et des employés d’ONG, on se remet en habits de ville, enfin, je parle pour mes compagnons, puisque pour ce qui me concerne, l’habillage souris d’ordinateur, qui ne fait réagir personne (merci les copains), me permet d’être tout terrain. On a un peu l’impression de reprendre le boulot après une période de vacances. Après un café avalé rapidement, nous voici partis pour une journée bien remplie : rendez-vous le matin, rendez-vous le soir et, entre temps, préparation des visites pour le lendemain et le surlendemain. Les prochains jours nous amèneront à Tambogrande et à Ayabaca, avant de tirer notre révérence au Pérou pour passer du côté de l’Equateur.

Mais ce n’est pas pour tout de suite. Revenons à nos souriceaux. Dans les conflits socio-environnementaux, bien souvent (mais pas toujours), il y a les « souris des champs », celles qui vivent le conflit physiquement, et les « souris des villes », celles qui défendent les souris des champs parce qu’elles connaissent le langage des « chats » qui agressent leurs camarades de la campagne. Autrement dit, il y a celles qui se défendent et celles qui défendent celles qui se défendent, parfois même en attaquant ceux qui ont commencé à attaquer. La meilleure défense c’est l’attaque ? Peut-être, sauf qu’on n’est pas toujours belliqueux et que pour attaquer, il faut aimer se battre, ce qui n’était pas forcement le cas des communautés paysannes des provinces d’Ayabaca et de Huamcabamba. Finie l’introduction. Préparez-vous à fournir un effort de lecture prolongée car je m’apprête à vous conter l’histoire du combat des communautés paysannes péruviennes de la zone frontalière avec l’Equateur (région de Piura) contre les compagnies minières transnationales, du moins, ce que j’en ai compris.
 
2- Tambogrande, la mère des toutes les résistances

Tout commence à Tambogrande, une ville à quelques kilomètres de Piura, dans le nord-ouest du Pérou. C’était une ville connue pour ses mangues sucrées et juteuses et ses citrons acides à souhait, mais elle devint vraiment célèbre lorsque, pour faire face à un projet d’exploitation minière et après 7 ans de résistance, ses habitants organisèrent une consultation citoyenne en disant « non à la mine » avec 95% de voix. L’événement fut largement commenté, longuement discuté et se diffusa dans les communautés des alentours et même dans les pays voisins. D’autant plus que de façon plus ou moins directe, le résultat de la consultation aboutit au départ de la compagnie minière. Les prêtres de la théologie de la libération en discutèrent dans leur paroisses, les ONG nationales ayant contribué à cette victoire rédigèrent des rapports d’analyse, si bien que très rapidement tout le monde sut ce qui s’était passé à Tambogrande et pourquoi les habitants avaient dit non à la mine, pourtant présentée, à l’époque,  comme la panacée au sous-développement. Rapidement, tout le monde a su qu’une mine d’or c’est sacrement polluant, que, entre autres désagréments, ça contamine l’eau avec des substances pas très catholiques comme le cyanure, le plomb et d’autres - aux noms finissant en « ium » -, tous considérées comme fortement cancérigènes, notamment pour les petits rongeurs ( !!!), voire bloquant  la croissance du cerveau des enfants ! (voir à ce sujet, le reportage « Comment l’or empoisonne la Guyane française »)

Alors, lorsque à quelques kilomètres de là, dans les provinces d’Ayabaca et de Huamcabamba, les communautés découvrent que leurs territoires sont également concessionnés à des entreprises minières, elles décident que chez elles aussi, « le ménage doit être fait », d’autant plus qu’elles ont la loi de leur côté. La législation péruvienne est claire sur le sujet. Si une entreprise (ou un particulier) souhaite acheter une terre appartenant à une communauté paysanne, il faut que celle-ci vote l’autorisation de vente aux deux tiers en assemblé générale. Et comme il ne s’agit pas de n’importe quelle communauté, très rapidement la mobilisation est massive. La force de ces communautés est d’être déjà structurées autour d’une organisation. A Ayabaca et à Huamcabamba, on est dans des bastions des rondas campesinas. Ici, tout le monde ou presque est membre d’une ronda, car naitre dans une communauté, c’est être comunero, et être comunero, c’est être rondero. Et être rondero, c’est faire justice, en général à la place de la police et de l’Etat en qui on n’a pas confiance. Or, les compagnies minières à qui l’Etat a attribué des concessions, se sont installées sur les terres des communautés de façon illégale.


3 – 2003, 2004 : Premières victoires

Rapidement, en 2003 et 2004, les premières manifestations ont lieu à Piura. Dès le début, elles réussissent à mobiliser des milliers de paysans. Malgré le coût et la durée des trajets pour accéder à la capitale régionale,  jusqu’à 5000 personnes répondent à l’appel. Face à l’ampleur de la mobilisation et se sachant légalement en tort, les premières entreprises mettent les voiles. Il s’agit des plus visibles, dont les concessions se situent parfois en pleine ville (district de Carmen de la Frontiera). Cette partie de l’histoire, nous la connaissions déjà un peu. Elle nous avait été racontée, brièvement, par le président d’une des coopératives de café bio de San Ignacio (APROCASI). Les exploitations minières dont il était question impactaient directement les provinces d’Ayabaca, de Huamcabamba, mais aussi de Jaen et de San Ignacio. Dans cette dernière, on ne voulait pas que le café organique perde sa certification à cause de l’exploitation minière qui polluerait les sources d’eau utilisées pour les cultures. De leur côté, trois évêques déclarent leurs paroisses « libres de l’industrie minière». Si cela n’pas de valeur légale, la valeur symbolique est forte dans ces régions très catholiques. Le « nettoyage » doit se poursuivre.

Et il se poursuit. Il se dit qu’il existe une autre concession. Celle-ci, isolée et éloignée des lieux habités, se situerait sur un territoire proche de la frontière avec l’Equateur, dans des contrées inaccessibles, où personne ne va jamais, là où les rivières naissent. C’est une zone très reculée, à quelques 20 km des dernières habitations. Pour y aller, il faut être courageux… ou posséder un hélicoptère. La marche est longue et fatigante. Mais, s’il s’agit de terres inhabitées, pourquoi s’en préoccuper ? Au delà du fait que ces terres appartiennent toujours à deux communautés, leur préservation est primordiale pour tous ceux qui vivent aux alentours. En effet, en plus d’y trouver les sources des principaux fleuves de la région, il s’agit de zones de paramos et de « bois nuageux », deux écosystèmes frères qui possèdent la faculté de capter l’eau des nuages avec lesquelles elle sont en contact. Dans le cycle de l’eau, et pour faire une comparaison hasardeuse avec la reproduction des souris, il s’agirait de l’endroit où a lieu la fécondation. D’où son importance. La problématique environnementale est la même que pour la mine Afrodita sur les terres des Awajuns .

4 – 2004, La concession oubliée

« Continuons ce que l’on a commence », se disent les communautés. Elles apprennent que cette concession existe depuis 1999. Dans un premier temps, elle était aux mains de Coripacha SA, une entreprise péruvienne à qui quelques dirigeants avaient donné l’autorisation, sans consulter la communauté, pour la phase d’exploration. En 2001, la concession est revendue à une société à capitaux anglais, Monterrico Metals. Associée avec la première, elle crée la compagnie minière Majaz, qui deviendra Rio Blanco par la suite.

L’isolement de la concession et sa situation - à cheval sur deux provinces, sur deux communautés et sur deux districts - expliquent pourquoi pendant quatre ans personne ne s’était douté de ce qui s’y passait. En avril 2004, lorsque 4 communautés, entre 5000 et 8000 personnes, décident d’aller vérifier l’existence de cette mystérieuse concession, pour, si son existence se vérifie, réclamer le départ de l’entreprise de leurs terres, elles découvrent que la concession existe pour de bon et qu’elle s’étale sur 80 000 hectares. Les paysans font aussi connaissance avec les pratiques de la compagnie minière ainsi qu’avec ses méthodes de dialogue musclé : un paysan est tué par une bombe lacrymogène qui l’atteint en pleine tête tandis que de nombreux autres sont blessés. Mais le triste décompte ne s’arrête pas là, puisque l’année suivante, en juillet-aout 2005, alors qu’une seconde grande marche mène de nouveau des milliers de paysans aux installations de l’entreprise minière, les marcheurs sont attaqués, cette fois-ci directement par Direction Nationale des Opérations Spéciales, dont les forces sont déployées en nombre pour protéger les installations de la compagnie, pourtant illégales, épaulée par les employés d’une entreprise de sécurité privée, la fameuse FORZA(constituée d’anciens membres de la Marine de guerre ayant été chargés des basses besognes lors du règne de Fujimori). Au bilan de cette attaque, on comptera 1 mort, tué par balle, et de nombreux blessés. 32 personnes, dont deux femmes et un journaliste, sont séquestrés et torturés pendant 3 jours. Les femmes seront menacées de viol. En réponse, le gouvernement, au lieu d’ouvrir une enquête sur ces bavures, met en accusation 106 paysans. Autant dire qu’on ne leur fait pas de cadeaux.

Ces terribles événements ne réussissent pas pour autant à démobiliser les paysans pour qui la réplique se doit d’être pacifique. Alors, malgré les 106 procès qu’ils ont sur les épaules, ils acceptent de participer aux tables de dialogue mises en place par le gouvernement de Toledo, qui les endort, jusqu’à ce que son successeur, le docteur Alan Garcia, dont la conception du dialogue est assez originale, décide d’intensifier … la criminalisation de la contestation sociale. Le dialogue est rompu. L’Etat péruvien a choisi son camp, celui de la mine. Il faut dire que la plus grosse fortune du Pérou, Dionisio Romero, propriétaire du groupe le plus riche du pays (Grupo Romero, entre autres spécialisé dans l’exploitation du bois amazonien), qui se dit de centre-gauche et qui aime bien Alan Garcia, est de la région. Il devrait, par ailleurs, racheter 20% des parts de la mine si l’étude d’impact environnemental est validée…


5 –2007,  La consultation populaire

Le dialogue est rompu et les communautés ne vont pas prendre le risque de se faire de nouveau tirer dessus. Alors, en 2007, sur les conseils des « souris des villes » et en s’inspirant de l’expérience de Tambagrande déjà vieille de 5 ans, les communautés des provinces d’Ayabaca, de Huamcabamba et du district de Pacaipama vont faire pression sur leurs maires pour que ceux-ci signent les décrets permettant l’organisation d’une consultation portant sur la présence de la compagnie minière. Au Pérou, le maire d’une province possède la compétence de promulguer des lois locales. Il est donc le seul à pouvoir donner une valeur légale à la consultation, qui, en elle-même, est rendue possible par la loi de participation citoyenne (ley 26 300) .
La réponse du gouvernement ne se fait pas attendre. En plus de poursuivre plus de 300 paysans en justice, il se lance, avec l’aide de la presse, dans une campagne de déstabilisation visant à décrédibiliser le processus pourtant démocratique et légal. De leur côté, forts de l’expérience de leurs voisins de Tambogrande (que nous irons visiter le lendemain), les communautés sont prêtes à aller jusqu’au bout, d’autant plus qu’il s’agit d’exprimer leur opinion et de faire valoir leur droit de façon pacifique. L’Etat péruvien ouvre les hostilités. Elles s’initient sur le plan médiatique. Les journaux et les radios « paysannes » publiques - les seules captées dans certaines zones rurales -  sont récupérées par le gouvernement et servent de caisse de résonnance à ses accusations et ses  mensonges. Trafic de drogue : « il y a des narcotrafiquants derrières cette histoire de consulta ». Antipatriotisme : « en fait, ce sont les Chiliens qui ne veulent pas de concurrents pour le cuivre ». Démotivation : « allez voter, cela ne sert à rien, cette consultation est illicite et n’a aucune valeur légale » Sans oublier évidement d’accuser les paysans de terrorisme. Quant au gouvernement, il se charge directement des organisateurs de la consultation. Alors que les mairies demandent à l’administration chargée d’organiser les élections (OMPE) qu’elle participe à l’événement (ce qui est conforme à la procédure), celle-ci menace les fonctionnaires en les accusant d’usurpation de fonction. Le matériel électoral est victime d’un vol à main armée à Piura, la capitale du département. Le Ministère de l’éducation nationale interdit l’utilisation des écoles comme lieu de votes.

Malgré tout cela, malgré les menaces, malgré les procès et pour qu’il n’y ait plus de blessés, de morts et de tortures, rien ne réussira à empêcher le bon déroulement de l’événement. Pourtant, le jour du vote, les choses auraient pu mal tourner. En guise de provocation finale, le gouvernement envoie sur place 300 policiers des forces spéciales « pas pour organiser la sécurité de l’élection, mais pas assurer la sécurité des citoyens dans les rues de la ville ». Les rondas se chargent elles-mêmes de la sécurité, et elles ont l’habitude de le faire. Aucun acte de violence n’est à rapporter, et le jour J, le 16 septembre 2007, les communautés se mobilisent massivement. Une large participation, qui accorde une large majorité (à 95%) des votes au « non à la mine ». Ce résultat est sans appel, et l’organisation sans faute donne une forte légitimité aux revendications des paysans, à défaut d’avoir réussi à obtenir la reconnaissance légale.
Trop de pression, accès compliqué, chute des cours des matières premières : l’entreprise ferme son antenne d’Ayabaca. « Pendant les travaux, les affaires se poursuivent » pourrait-on dire, car entre temps la Majaz, qu’on appelle maintenant Rio Blanco, est devenu chinoise, rachetée majoritairement par le Zijin group. Ce groupe minier rénové recentre désormais sa stratégie de séduction des communautés sur le seul secteur de Huacambamba.

6 – 2009, En attendant la Justice péruvienne … vive la Justice anglaise !

Cependant, le référendum est une victoire en demi-teinte. Car du côté de la Justice, les choses n’avancent pas, et la plainte déposée en 2005 pour tortures accumule la poussière. Une famille de souris y a peut-être déjà fait son nid… Rien que pour rassembler les preuves des tortures, il aura fallu 2 ans pour faire venir des médecins de la capitale, Lima, parce que les médecins de la région de Piura n’ont pas voulu examiner les blessures par peur de représailles. En 2007, Les blessures sont confirmées. Plusieurs années après les faits, les séquelles sont toujours visibles. Mais rien n’y fait, du côté de la justice péruvienne, rien ne bouge pas.  Alors, la Coordination Nationale des Droits Humains, un groupe d’avocats péruviens, en lien avec un groupe d’avocats britanniques réussissent à déposer une plainte devant la justice anglaise. En janvier 2009, ils révèlent à la presse des clichés en leur possession. Ce sont des photos prises par les employés de la compagnie de sécurité de l’entreprise (certainement pour rendre compte à leurs supérieurs) prouvant qu’il y a eu bel et bien violation des droits de l’homme. Quelques mois plus tard, la CNDDHH et les avocats anglais réussissent à faire enregistrer la plainte auprès de la justice anglaise et la Monterrico Metals se voit obligée de geler 8 millions de dollars pour indemniser les victimes si elle est jugée coupable.


7 – 2009-2010, Achat des consciences et nouvelles victimes

L’entreprise passe alors à une nouvelle étape de sa stratégie. Puisqu’il existe sur place une contestation forte, puisque les autochtones font de la résistance, puisqu’ils sont organisés, il faut devenir populaire et « se créer une base sociale ». Le but est, dans un premier temps, de diviser la communauté pour, dans un second temps, bénéficier de l’appui d’un « groupe pro-mine » préalablement constitué par divers moyens. Par exemple, ayant compris le rôle des rondas campesinas, véritable colonne vertébrale de la résistance anti-industrie minière dans le département,  l’entreprise va s’employer à constituer sa propre ronda. Elle s’attaque aussi aux jeunes, qu’elle considère surement comme des proies plus faciles. Une ONG, nommée Integrando, fait son apparition. Dans un premier temps, elle se propose « d’aider » les paysans en leur fournissant des semences d’haricot transgénique, qui, comble du comble, se révèlent complètement inadaptées à la région et aux conditions climatiques. La récolte est un désastre. Entre temps, l’ONG se fait démasquer. Les membres de son bureau, enregistré à Piura, la capitale régionale, sont aussi des membres de l’APRA, le parti du président Alan Garcia. Malgré l’échec des OGM et sa compromission avec le parti au pouvoir, la nouvelle venue n’a pas dit son dernier mot. Alors que les journées de travail sont en moyenne payées 10 soles, elle en donne 40 pour des travaux … d’entretien des routes ! Pour les comuneros dans la nécessité, le calcul est rapidement fait : gagner quatre fois plus pour ne rien faire ou presque, boissons comprises apparemment, ça vaut le coup. Elle finit par réussir à rallier un groupe de jeunes. Les premières escarmouches avec les autres membres de la communauté ne tardent pas. Le 5 juin 2009, une comunera est attaquée à coups de machette.

Cette tactique « pacifique » ne doit toutefois pas donner ses fruits assez vite : la violence policière refait surface. Tout recommence lorsque trois employés de l’entreprise décèdent en raison d’un incendie, pour l’instant inexpliqué. Immédiatement, sans enquête et sans preuves, les opposants au projet minier sont montrés du doigt par les autorités. Le 2 décembre 2009,  la police débarque pour arrêter neuf paysans. Leurs voisins sortent dans la rue et tentent de les défendre. La situation dégénère, la police tue deux paysans, dans le dos, et en blesse plusieurs autres. « Légitime défense ». « Non, nous n’avions pas d’armes et nous étions en train de fuir », répondent les paysans. Bien entendu, « l’enquête suit son chemin », mais les communautés ont bien peur de faire office de bouc émissaire…! Cependant, point positif, la Defensoria del pueblo, après une autopsie des corps, penche pour la version des paysans.
Enfin, dernier point de la nouvelle stratégie de l’entreprise minière : prendre la pouvoir dans la province. Pas moins de 3 nouveaux candidats appartenant à des partis politiques jusqu’à là inconnus ont fait leur apparition pour participer aux élections du 3 octobre 2010.

8 –Majaz/Rio Blanco, l’histoire est loin d’être terminée

Aujourd’hui, avec 300 mises en accusation en cours, 32 personnes victimes de tortures, 4 morts du côté des paysans et 3 du côté de l’entreprise, le cas de Majaz/Rio Blanco - projet minier d’abord mené par une junior, puis par une entreprise anglaise, devenu majoritairement chinois aujourd’hui, avec, comme actionnaire potentiel, la première fortune du pays - est un exemple représentatif des méthodes employées par les compagnies transnationales lorsqu’elles souhaitent accéder à leurs fins.

Intimidations, terreur, achat des consciences, division des communautés, emploi de la force publique, criminalisation, prise du pouvoir politique local…, rien ne fait défaut à la guerre que mène la compagnie minière aux communautés paysannes de la partie andine de la région de Piura. « Avatar, c’est n’est pas qu’un film », nous dira un de nos interlocuteurs de cette journée d’enquête à Piura. Il faut dire qu’Avatar, que nous avons vu pendant un de nos nombreux trajets en bus, du fait de la ressemblance de son scénario avec bien d’histoires réelles - les lémuriens multicolores mis à part - a été fort bien reçu par les mouvements qui luttent contre ce genre de projets. Prochain épisode ? Le président du Conseil des Ministres a annoncé l’installation d’une base militaire dans la zone du conflit. Vous l’aurez compris…

 
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Kri kri
Irkita