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lundi 10 mai 2010

08-02-2010 : Pérou, Huampami-Imacita-Jaen

(mise à jour le 10 mai 2010)

1 - De Huampami à Imacita, inondations sur le río Marañón

A Odecofroc et à Huampami, nous avions déjà vu que le niveau du Rio Cenepa avait bien monté, en engloutissant certaines plantations situées trop bas. Mais c’est lorsque nous arrivons sur le Rio Marañón que nous découvrons l’étendue des dégâts. Dégâts qui ne donneront lieu à aucune aide, aucune compensation, aucune intervention de la part de l’Etat péruvien. Les Awajuns ont l’habitude de se débrouiller tous seuls. La situation est pourtant grave car beaucoup de maisons ont été inondées et les cultures qui sont maintenant sous l’eau ne donneront certainement pas de récolte cette année…


2 - Inondations à Imacita

En voyant les rives du Rio Cenepa et du Rio Marañón inondées, on ne s’est, étrangement, pas posés de question sur l’état d’Imacita, notre destination. Alors, lorsqu’on y arrive, c’est le choc : l’eau remonte quasiment jusqu’à la maison du maire, dans laquelle nous avions dormi il y a quelques jours, c'est-à-dire à plus de 400 mètres de là où se situe, en temps normal, surélevé de quelques mètres, le bord du fleuve. La place centrale du village se traverse maintenant à la nage ou en barque, la mairie est sous deux mètres d’eau, la caserne de l’armée de terre ressemble à celle de la marine et les premières épidémies ont fait leur apparition, comme nous l’explique le maire que nous retrouvons de l’autre côté du lac qu’est devenu son village. « Et personne ne nous viendra en aide », nous affirme-t-il, un peu dépité et complètement débordé, sans jeu de mots, par la situation. « On a l’habitude ». Le fait d’être complètement oublié par l’Etat participe aussi au désamour que lui vouent les personnes vivant ici.
Étonnamment, même si la situation est catastrophique, l’ambiance n’est ni à la panique, ni à la morosité. Plus de dégâts que de mal, pourrait-on dire, et la vie continue, dans la bonne humeur. On est loin des images choc des inondations et des moyens mis en œuvre à Aguas Calientes (Machu Picchu). Les inondations de février 2010 à Imacita, département d’Amazonas, Pérou, ne feront ni le tour de la planète, ni la une des journées nationaux. Ici, il n’y pas de touristes coincés, ni aucun enjeu financier…




3 D'Imacita à Jaen , on rembobine la cassette …

Finalement, c’est une embarcation de fortune, construite à la va-vite par des petits malins qui n’ont pas loupé l’occasion de se faire un peu d’argent – fruit d’un capitalisme de catastrophe  (ou de désastre) appliqué par les paysans des rives du Rio Marañón, nous expliquerait Naomi Klein - , qui nous fait traverser la seule zone impraticable (mise à part par quelques fous) de la route. C’est donc sans encombres que nous sortons de l’Amazonie, à bord d’un taxi énergiquement conduit sur la nouvelle route, encore en travaux, qui relie les Andes au fleuve Marañón.  « Surement un des couloirs de l’IIRSA », se dit-on … Le soir venu, Jaen nous accueille comme elle peut. C'est-à-dire pas très bien, vu qu’elle n’est pas ce qu’on trouve de plus accueillant …






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Kri kri
Irkita

07-02-2010 : Huampami - capitale du district du Cenepa - et "comment on a raté l'apu"

(mise à jour le 10 mai 2010)
9h00 du matin. Jour 4. Nous attendons toujours l’Apu des apus. Plus de nourriture. Plus de café. Plus de batterie. La pluie torrentielle de la nuit a provoqué des inondations. Notre cabane ancestrale située à une dizaine de mètres en hauteur et à une trentaine de mètres de distance du fleuve est maintenant au bord de l’eau. Le ru qui nous sépare de la maison principale de l’ODECOFROC et qu’on pouvait jadis traverser sur un rondin de bois est désormais une partie du fleuve, infranchissable, et il nous faut marcher une dizaine de minutes dans la boue et les herbes hautes pour rejoindre la cuisine. Ultime tentative radio. Toujours pas de réponse. Il est temps d’y aller. La femme du vice-président, l’autorité en l’absence du président (l’Apu des apus), insiste, elle aussi. Son bébé est malade et il n’y a plus rien à manger. Les arguments de sa femme finissent pas faire céder le vice-président : c’est décidé, nous partons pour la « grande ville », Huampami, là où il y a Internet, des restaurants, de la bière pour mes deux ivrognes de compagnons, mais surtout, là où il y a l’Apu des apus…

Oui, mais voilà. La vie est parfois faite de mystères et de situations qu’il est difficile d’interpréter. L’Apu tant attendu que nous sommes en train de rejoindre, nous allons finalement le croiser … en cours de parcours, au milieu du fleuve que nous étions en train de remonter à sa rencontre, à vive allure à bord de l’avioneta, une embarcation aux allures et à la vitesse de hors-bord. Et bien, bonne nouvelle, non ? Pas vraiment. Etait-il de mauvaise humeur, était-ce le fait que le vice-président ait pris la décision de nous ramener à la capitale sans son accord, quoi qu’il en soit, nous n’avons eu droit qu’à un regard fatigué et à aucune parole. Kri kri. Pas très contente quand même de se faire traiter de la sorte après quatre jours d’attente. Alors, nous avons poursuivi notre chemin et n’avons pas eu droit à notre entretien avec lui. Plus tard, on nous expliquera que c’était, peut être, un choc culturel lié à une conception du temps différente. Soit. Pourtant, nous tentions depuis deux jours d’avoir une réponse de sa part et il avait été informé par la radio le matin même de notre venue. Probablement que le système de communication était défaillant …

Moins d’une heure de trajet nous aura suffi pour rejoindre Huampami, une paisible petite bourgade, aux allures de grand village. Malheureusement pour nous, sans bière fraîche jusqu’au soir car les seules disponibles dans le frigo – plutôt tiède - d’une épicerie étaient à une voisine qui les avait rangées là pour les garder au frais, sans Internet, pour cause d’absence d’électricité et sans restaurant ouvert. Pour manger, nous nous contentons donc de chips et de pommes farineuses… Aaaarg, l’Amazonie, c’est bien, mais ça se mérite !

Un peu plus tard, alors qu’on se balade dans le village et que nous sommes en train d’admirer l’iconographie « new-age » de la façade de l’église, je fais connaissance avec les animaux les plus prétentieux que j’ai eu à rencontrer, les dindes. Une dinde, c’est un animal incroyable, tout en ridicule, avec des morceaux de chair rouge pendant un peu partout, ça s’enfuit, puis ça revient pour vous poursuivre, par derrière, cela va de soit, dès que la distance est suffisamment grande. Les dindons, c’est sur, ça se croit dominer le monde. D’ailleurs, ne dit-on pas  « être fier comme un dindon » ou se « pavaner comme une dinde » ? Nous faisons aussi connaissance avec le fameux système de radio, une sorte de haut pilonne surmonté de hauts parleurs hygiaphones au travers desquelles des opératrices hurlent le nom de la personne qui a reçu un appel.  Dur de ne pas l’entendre.

Dans la soirée, lorsque le groupe électrogène du village est enfin allumé, tout s’arrange. Les premières bières fraîches qui coulent dans nos gosiers et nous rafraichissent les museaux, nous réconcilient avec la capitale du Cenepa. Nous faisons tourner le verre de bière avec quelques Awajuns, c’est ainsi qu’on fait ici, et discutons : « Eux, ceux du gouvernement, ils disent que la forêt est vierge. Mensonges, la forêt, elle est pleine de gens. A nous, la forêt nous fait vivre. L’eau de la rivière nous sert à nous laver et à boire. C’est pour ça que nous ne voulons pas de la mine. Certes, nous aussi, nous polluons l’eau avec l’essence de nos peke-peke, mais nous n’avons pas le choix ». Nous finissons même par trouver un endroit où manger une délicieuse omelette au thon (pour que je dise que quelque chose au poisson est bon, il faut vraiment que je sois morte de faim), à la lumière de nos éternelles lampes frontales, et terminons la soirée par des séances photo dans le noir avec les multiples enfants et petits enfants du patron du resto, candidat aux prochaines éléctions municipales. Les priorités selon lui ? « Education bilingue, parce que savoir parler espagnol, c’est important, tout comme c’est important que enfants continue à parler la langue awajun ; meilleure couverture santé, car certaines communautés doivent marcher pendant six heures avant d’accéder au dispensaire de Huampami et il faut une journée de voyage en bateau et en taxi en plus pour accéder à un hopital ; Promotion d’une agriculture, organique, cela va de soit. ». «Et la mine ? » Pour lui, comme pour tous les autres, la mine, c’est non, « Ca n’apporte pas de travail et ça pollue.  Ici, on vit tranquillement, personne ne vole, alors qu’en ville, il ne faut pas 10 minutes pour être agressé. Nous, tout ce que nous voulons, c’est continuer à manger nos produits de la forêt, naturels et sans chimie. Et qu’on nous laisse tranquilles », - nous lance-t-il en guise de conclusion.

Repus et heureux, Internet ne fonctionnant toujours pas, et, face à l’impossibilité de travailler sur l’ordinateur à cause des bestioles piquantes attirées par la lumière de l’écran, nous nous mettons au lit. Un lit avec un matelas. Joie et ronflements ! Demain matin, départ pour une longue journée multi-transports, qui, si tout se passe bien, devrait nous ramener jusqu’à Jaen.



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Kri kri
Irkita

vendredi 7 mai 2010

06-02-2010 : Cimetière amazonien et dysfonctionnement radio

« Bonjour, des nouvelles de l’Apu des apus ? »  « non, on va le contacter par radio  pour lui dire que vous l’attendez, mais il ne devrait par tarder ». Un des Apus nous a expliqué ces jours ci, en parlant du projet minier, que si le gouvernement veut discuter qu’il vienne, il n’y a pas d’urgence, « nous avons tout le temps du monde ». C’est certainement parce que l’Apu que nous attendons a aussi une conception du temps différente qu’il tarde tellement. Et le temps passe. Déjà le troisième jour sans nouvelles.
Un peu plus tard : « Alors, des nouvelles ? Le contact radio a-t-il fonctionné ? » « Oui, mais on n’arrive pas à le retrouver ! ». Aie, ça se complique. Et pourtant, normalement, il n’est pas très loin, à une heure d’embarcation rapide d'ici,  à Huampami, la capitale du district du Cenepa, le centre le plus « urbanisé » du coin. Là bas, il parait même qu’il y a Internet. Plus de trois jours sans lire nos mails, Anna commence à montrer des signes de manque et Jérémy espère que personne ne panique en Europe, parce que c’est la première fois que ça nous arrive de ne pas donner de nouvelles pendant aussi longtemps. Et nous n'avons plus de batterie sur nos ordinateurs ... Alors, pour patienter, nous acceptons l’invitation de nos colocataires de chambrées arrivés la nuit dernière et partons visiter un cimetière amazonien. Un cimetière amazonien, c'est un cimetière avec des croix, comme les cimetières chrétiens, sauf que les Awajuns ne sont pas chrétiens. « La croix, c'est juste pour marquer l'emplacement ». C'est peut-être juste mon imagination, mais je trouve qu'il y règne une sacrée ambiance, d'autant plus quand je pense que les Awajuns sont l’un des peuples de la nation Jivaro (appelée ainsi par les Espagnols), célèbre pour ses techniques de réduction de tête*… Heureusement, seule une rafale de moucherons vampires furtive et profitant de notre naïveté, « en plein jour, y a pas de moustiques », nous arrachera quelques centimètres de peau. Ces derniers sont les pires des insectes urticants de la forêt. Insidieusement, ils signent leur forfait d’un petit point rouge-sang à l’apparence insignifiant et qui ne gratte pas … dans un premier temps … mais qui se révèle bien pire qu’un bouton de moustique lorsqu’il s’active quelques heures après. La piqure disparait et réapparait aléatoirement pendant quelques jours et possède la faculté de se répliquer d’elle-même lorsqu’on la gratte, comme une sorte de contagion. Et elle gratte si fort que même la plus farouche des volontés ne résistera pas à l’envie. Si le mot existait, on dirait que les piqures de ces moucherons « s’expandent ». L’horreur. Ce qui explique l’état des mollets, leur pièce de viande préférée, particulièrement croutés des occidentaux rentrant d’un séjour en Amazonie.
Mais déjà, voici le soir. Une tortilla de légumes finit nos provisions et nous n’avons toujours pas de nouvelles de l’Apu des apus. C’est décidé, demain matin, si la radio reste muette, nous irons le rejoindre.



05-02-2010 : Pérou - Cenepa , Jour de sortie

1 - L'atelier de céramique
… grat
… …  aie grat
…. …. …  aie grat grat
Ouf, le matin, enfin. La nuit fut rude. Ici, entre les moucherons vampires et les moustiques de moustiques, c'est-à-dire des moustiques qui piquent les moustiques qui vous ont piqué, on en veut à votre sang. Dur dur, être un mammifère dans ces parages. J’exagère à peine. Certaines de ces piqures vont rester scotchées aux jambes d’Anna pendant quasiment un mois. Incroyable, mais vrai, il paraît que quand on les gratte, elles s’étendent… C’est la spécialité d’un moucheron local. Sans parler du confort du lit traditionnel awajun, qui a obligé Jérémy à se lever de temps à autre pour faire passer les crampes dans le dos. N’est pas Awajun qui veut ! Pas grave. Heureux d’avoir franchis sains et saufs cette épreuve, nous sommes récompensés par un petit déjeuner yucas-bananes, qu’on accompagne de notre trésor : ananas et café de San Ignacio (merci). On est prêts pour partir parcourir une partie du district du Cenepa. Au programme, atelier de céramique, plantations de cacao et visite d’un projet de pisciculture. C’est parti.

La descente jusqu’à notre première étape se fait silencieusement, si on fait abstraction du peke-peke, aux « peke peke » particulièrement bruyants. Les longues conversations seront pour plus tard, il est encore tôt. A l’horizon, la brume matinale finit de se dissiper dans la mer de vert alors que nous arrivons à destination. Après avoir eu une conversation énergique avec l’Apu de la communauté (que nous venions saluer comme il se doit), pendant laquelle la référence au « chien du jardinier » nous a encore été rappelée (décidément), nous visitons l’atelier de céramique du village. Celui-ci nous est présenté comme un projet qui devrait permettre de générer des revenus supplémentaires pour la communauté, notamment pour les femmes. Une activité traditionnelle transformée (ou qu’on essayer de transformer, plutôt) en activité commerciale. Les assiettes que les femmes façonnent à la main sont ensuite vendues 5 nouveaux soles l’unité, soit presque 2 dollars. On nous explique que la prochaine étape serait de s’équiper d’un moulin à poterie pour leur permettre d’augmenter la production et de moins se fatiguer. Si vous êtes bricoleur et que vous souhaitez passer un moment dans le Cenepa, contactez-moi en laissant un commentaire. On sait jamais…


2- « Afrodita ou les excréments diables »
Alors que nous nous dirigeons vers notre deuxième étape, les langues se réveillent et nous en apprenons un peu plus sur Aphrodite. Afrodita, en plus d’être la déesse de l’amour, est aussi le nom donné à un projet minier se situant aux sources du Rio Cenepa. Anciennement nommé Dorato, ce projet est mené par l’entreprise du même nom ayant son siège au Canada (comme plus de 60% des entreprises minières au monde, en raison de la grande souplesse de la législation dans ce domaine dans le pays des caribous , la Dorato est cotée à la bourse de Toronto).

En 2009, le Ministère de l’énergie et des mines péruvien octroie à l’entreprise le droit d’exploration sur quasiment 90 000 hectares, tous situés dans le parc Nacional Ichigkat Muja-Cordillera del Cóndor, un lieu d’une importance primordiale en termes de régulation hydrique (zones de Paramo) et crée, en partie, « pour garantir aux communautés indigènes [..l’accès à] leurs aliments et autres produits qui peuvent être également utilisés à des fins commerciales tant que ceci ne mette pas en danger la conservation de la diversité biologique ». Mais peu importe : malgré l’absurdité du projet en termes d’impacts pour l’environnement, malgré ses contradictions évidentes avec des décrets datant de 2007, malgré le fait que l’extraction du minerai à ciel ouvert polluera fortement et immanquablement aux métaux lourds le rio Cenepa, les affaires sont les affaires. Pour autant, pourquoi attendre décembre 2009 pour prévenir les habitants des rives du cours d’eau de l’existence du projet alors que, comme on peut le constater sur le site de la Dorato, la phase d’exploration a débuté dès 2008 ? Il faut dire aussi que le site de la future mine était apparemment connu depuis l’époque pré-colombienne comme recelant de grandes quantités d’or ( jusqu’à 132.2 g/t). De quoi attiser les envies.
Comment cela se fait-il que personne ne s’en soit rendu compte avant ? Simplement, parce que la zone en question est très difficile d’accès, militarisée depuis la guerre du Cenepa entre le Pérou et l’Equateur. Mise à part à pied ou en hélicoptère, il n’est pas possible d’y accéder à partir du Pérou. Et encore, cela n’est réalisable à pied qu’après de nombreux jours de marche et pour ceux qui connaissent le chemin. En revanche, si l’on y accède à partir de l’Equateur, c’est beaucoup plus simple. Il suffit de posséder une petite concession à la frontière. Et c’est exactement le cas ! Subtile, non  
Exemple d'exploitation de mine à ciel ouvert (Cerro de Pasco, Pérou)
Alors, les Awajuns ne sont pas contents. Déjà parce que le projet va générer une forte pollution dont ils vont être les premières victimes. Ensuite parce que le projet se fait sur leur territoire, sans leur consentement. Et ces indigènes, qui, selon les dires même de ceux ayant subit leurs foudres avaient déjà résisté à l’envahisseur inca et mis en déroute les Espagnols, n’aiment pas qu’on débarque chez eux sans leur autorisation. De plus, ils considèrent l’octroi du permis minier comme une trahison de la part de l’Etat péruvien à leur égard. En effet, il existait un accord tacite entre les indigènes et Lima, portant sur la surveillance de ce territoire stratégique situé à la frontière avec le petit pays voisin  (avec qui les relations n’ont pas toujours été des plus courtoises). En échange de cela et de leur participation (en tant que combattants) au dernier conflit armé , le contrôle de leur territoire leur avait été assuré… Mais les temps changent, « business is business », et, aujourd’hui, les Awajuns ont un nouvel ennemi : l’Etat péruvien. Autant dire que la situation est complexe. Alors, ils font ce qu’ils peuvent pour lutter contre. Au niveau légal, une action en justice semblait avoir réussi à suspendre l’activité d’exploration. En apparence seulement, parce que, aux dernières nouvelles, l’entreprise minière explore toujours la Cordilliera del Condor, bien décidée à faire fructifier son investissement. Reste l’humour et la presse pour que tout le monde sache ce qui se passe. Par exemple, le court article de Roger Rumrrill (que nous avons rencontré à Lima) intitulé « Aphrodite et les excréments du diable »
3 - Dans le cacao, tout est bon
Vous devez vous dire que la conversation est sacrément longue et qu’à ce rythme là soit le peke peke n’a plus d’essence, soit, à force de parler, nous avons dépassé notre deuxième destination, la chacra  (le champ) de cacao du fils de l’Apu de Mamayeque. En fait, nous aurions voulu apprendre tous ces détails de la bouche de l’Apu des apus car c’est lui qui en sait le plus. Malheureusement, et à ce moment là nous ne le savons pas encore, nous allons l’attendre pendant 4 jours … en vain. Mais chut.
Nous voici donc débarqués en plein champ de cacaotiers. Un cacaotier, c’est un bel arbre, fragile - nous explique-t-on -, dont la fleur se transforme peu à peu en un sorte de petit piment rouge, la cabosse. Celle-ci, en grandissant, se patine d’une peau à l’allure reptilienne, brillante et cabossée (forcément), aux teintes bordeaux striées de noir. Puis, en murissant, le fruit s’éclaircit.
 
D’un coup de machette habile, on nous ouvre un fruit, et la visite se poursuit. A l’intérieur, une pulpe blanche au gout délicieusement acidulé et sucré, qu’on connaissait déjà depuis Mamayeque entoure le trésor qui deviendra plus tard du chocolat : l’amande. Alors que nous sommes tous affairés à sucer les amandes pour les débarrasser de leur pulpe, arasant travail, je me pose la question de savoir dans quelle mesure, les enzymes et les sucs gastriques de celui ou celle qui a sucé les amandes ayant servi à confectionner le chocolat que l’on mange en Europe participent à sa qualité ? Parce qu’il faut le savoir : lorsqu’on mange du chocolat, y a de fortes chances pour que, quelque part, les amandes aient été sucées par quelqu’un, car, avant leur mise au séchoir, on enlève la chair du fruit, et quoi de plus logique que de s’en régaler ? Du moins, c’est ce qu’on a fait, et les amandes que nous récupérons serviront, une fois séchées par le soleil, à créer l’un des multiples délices issus du cacao. De couleur pourpre (ça dépend des variétés), la graine du cacaotier grillée a – enfin ! - le gout…je vous le donne en mille…du chocolat sans sucre ! Miam. Les amandes séchées sont ensuite vendues à des grossistes. Cela dit, comme pour le reste d’ailleurs, on n’a pas l’impression que qui que ce soit cherche à faire fortune ici. Cette activité, comme les précédentes et comme les suivantes, semble plus être une occupation qu’une manière de gagner de l’argent. Mais bon, une chose et sûre : contrairement au cochon, dans le cacao, je peux l’affirmer, tout est (vraiment) bon.
4- Tutino, ou « on mange encore … »
 
Après avoir terminé le tour du champ et nous être gavés (littéralement) de tout ce qui s’y trouve (cacao, mais aussi guabas, canne à sucre, chonta…), nous embarquons pour notre dernière étape, Tutino, une autre communauté. Révérences (distinguées et suantes car il fait très chaud) à l’Apu pour qu’il sache ce qu’on vient faire sur son territoire, puis nous voici en route pour les piscines d’élevage de poisson. On passe saluer « madame » de notre guide, qui nous met à table. C’est reparti. Incroyable, le sens de l’hospitalité des Awajuns. On nous explique que c’est ainsi que cela fonctionne. Lorsqu’un invité rentre chez soi, on lui sort le couvert. Cela s’expliquerait aussi par le fait que dans les mythes awajuns, il arrive malheur à ceux qui ont manqué d’hospitalité.
Au menu : yuca - évidement, c’est un peu comme le pain en France -, poisson et œufs, accompagnés du jus d’un fruit, dont j’ai oublié le nom, fermenté. Ce n’est pas comme ça qu’on va maigrir. Un peu groguis par la digestion, nous contemplons les poissons de l’élevage se nourrir de larves de fourmis et faire des bulles. L’expérience à l’air de bien fonctionner et l’activité vaut le coup, à ce que nous explique le souriant propriétaire de la piscine. Voilà un exemple à suivre. Deux ou trois fruits (aux allures et aux couleurs plus exotiques les unes que les autres) plus loin, et nous voilà de nouveau à bord du peke peke.
5- Werner Herzog et les Awajuns
  
Sur le chemin du retour, la confiance s’étant construite au fur et à mesure de la journée et des mastications, la conversation va bon train. « Qu’est ce qu’il vous manque le plus ici ? ». « Formation et santé, pour que les jeunes ne s’en aillent pas ». « Si vous aviez tout l’argent du monde, qu’en feriez-vous ? Une route ? » « Une route !? » Perplexité. « Non, l’agriculture, pour manger et pour vendre les excédents ». C’est clair : ce qui compte, pour eux, c’est être en bonne santé, avoir une bonne éducation et manger ! Pourquoi demander plus ?
La mine, c’est « non merci », et quand les Awajuns disent « non », c’est « non ». Avertissement à ceux qui tentent de leur imposer quelque chose. Je vais vous donner un exemple. Vous connaissez peut-être le film  Fitzcarraldo de Werner Herzog Dans le film,, un ovni cinématographique réalisé à la fin des années 70 du siècle dernier ? en partie basé sur l’histoire vraie du seringueiro Carlos Fermín Fitzcarrald, Fitzcarraldo est un mélomane fou qui souhaite construire un opéra à Iquitos, en plein cœur de l’Amazonie péruvienne. Afin de réaliser son rêve, il décide de faire fortune dans le très lucratif (et scandaleux) commerce du caoutchouc. Il devient propriétaire d’une concession difficile d’accès en raison de pongos infranchissables sur le cours d’eau permettant d’y arriver. Comment faire ? En regardant une carte, il trouve une solution « géniale » : il existe un endroit où la rivière de la concession touche quasiment une autre rivière, seule une petite colline les sépare. L’idée est donc de construire un « système » permettant de faire franchir au bateau cet obstacle naturel… en utilisant « la main d’œuvre » (gratuite bien entendue) des indigènes. Farfelu ? Surement, mais c’est pourtant ce qui va se faire, et sans trucage, dans le film. Le spectacle auquel on assiste en visionnant ces scènes semble d’une autre époque : un blond aux yeux bleus exploite un peuple indigène avec l’aide des contremaitres métisses pour détruire la forêt amazonienne afin de faire franchir une colline à un bateau ! Rien que ça. Ces scènes ont été réalisées sans effets spéciaux et la forêt a été bel et bien détruite (et, certainement, les indigènes exploités). Mais bien plus que la fiction, c’est l’histoire de ce film au tournage « apocalptique » l’occasion. qui est une épopée en soit: au début, Werner Herzog avait pensé tourner ces séquences entre le rio Cenepa et le rio Marañón, dans la boca del Cenepa, en plein territoire Awajun. L’arrivée de la « Wildlife Film » company en 1979 a généré une véritable lutte « socio-environnementale ». Raser la forêt et utiliser les indigènes comme figurants ? Evidement, c’était sans compter sur le mauvais caractère de ces indigènes-là, qui n’ont pas voulu devenir stars du cinéma à leur insu. Faut dire qu’il était aussi question de déloger une communauté à Les Awajuns ne se sont, bien entendu, pas laissés faire. L’Apu de Mamayeque qui nous avait si aimablement proposé deux hectares de terre et qui, à l’époque, faisait partie du Conseil Aguaruna y Huambisa qui avait orchestré la résistance, nous a raconté, la veille, comment les Apus du Cenepa avaient entrepris un premier (et épique) voyage à Lima pour y rencontrer le ministre de l’agriculture, comment, enfin, ils avaient délogé les travailleurs de la compagnie en les ficelant dans leurs bateaux avec tout leur matériel et en incendiant leurs habitations. L’ensemble de cette épopée est retracé par Éric Sabourin dans « l’affaire Herzog ». Les efforts des Awajuns ont payé. Le film s’est fait, certes, mais pas en territoire Aguaruna.
6- Retour au nid
Retour au nid, terminus de cette journée, agréable et bien sucrée, exactement comme je les aime. Les papilles encore pleines de saveurs, les yeux remplis de couleurs, épanouie, je ne tarde pas à m’endormir pour une petite sieste (probablement) bien méritée. Lorsque je me réveille, il faut nuit et Jérémy est au fourneau. Apparemment décidé à nous sortir du « tout féculent » en bouleversant le régime unique « yuca » et « banane verte » bouillis, il s’escrime autour du foyer et nous prépare une poilée amazonienne avec les ingrédients du bord, sous les commentaires hilares et incompréhensibles (nous ne parlons pas Awajun) de nos compagnons. Apparemment, la « comida francesa » les fait beaucoup rire. Mais le silence revient lorsqu’il s’agit de passer à table. On n’en est pas sur, mais ils ont l’air d’apprécier.
 
Nous finissons ce chouette repas, il suffit de peu parfois, autour d’une conversation linguistique et échangeons vocabulaire français contre vocabulaire awajun. Ma pauvre mémoire n’aura réussi qu’à préserver la traduction de « merci » à l’aide d’une astuce mnémotechnique dont je vous laisse devenir la subtilité. En awajun, pour dire merci beaucoup, on dit (écrit phonétiquement) « sikwachat» … Un grand Sikwachat à tous donc pour cette journée, tartinage d’anti moustique et d’anti moustique de moustique, prière à mes sœurs les chauves souris et direction le lit ancestral(ement dur)  … Tiens, des colocataires … qui dorment. Les présentations se feront donc en compagnie de l’Apu des apus, qui, comme prévu, n’est pas encore arrivé, mais qui, nous dit-on, devrait arriver tôt demain matin. Chouette !
Notes : * On trouve les deux noms, Aguaruna  ou Awajun et Huambisa ou Wampis.
** Source de l'image de Fitzcarroldo

-- Kri kri Irkita

jeudi 6 mai 2010

04-02-2010 : Pérou, Cenepa (1), Odecofroc et Mamayeque

1 - L’Amazonie, les rives du rio Cenepa, chez les Awajuns : nous y sommes.

Chose promise, il y fait chaud et humide, très humide. C’est rare pour une souris, mais j’en transpire même. Nous venons de retoucher terre après quelques 4h de traversée sur l’une des embarcations de l’ODECOFROC, l’organisation Awajun du district du Cenepa et membre de l’ORPIAN.

Nous arrivons au siège de l’organisation. Concrètement, il s’agit d’un lopin de terre, au milieu duquel trône une grande bâtisse, qui, malgré son côté brinquebalant, possède une certaine allure,  genre « manoir hanté de la jungle ». A l’intérieur, pourtant, pas de fantômes, si ce n’est ceux dessinés sur un poster censé représenter la cosmovision awajun et dont l’iconographie composite surprend un peu : un peu chrétienne, un peu animiste, une pincée de bouddhisme et l’étoile communiste. Enfin, c’est ce que voit un « non-initié ». Chose exceptionnelle, peut-être unique dans le district, la construction possède deux étages dont l’ascension peut prendre, parfois, un côté épique, lorsque, prenant appui au milieu des escaliers sur une marche complètement vermoulue, on s’aperçoit que la suivante n’existe pas et qu’il va falloir s’élancer ainsi jusqu’à la suivante-suivante. Heureusement, que je ne pèse pas lourd…

Au rez-de-chaussée de la bâtisse, c'est-à-dire au premier étage pour l'Amérique latine, on trouve les chambres des employés, avec des portes posées au sol (je ne sais pas pourquoi des portes, mais ce sont bien des portes) recouvertes de literie pour faire office de lit. Au seconde étage (l’équivalent de notre premier), il y a le bureau de l’organisation, avec un ordinateur et une imprimante, alimentés par un groupe électrogène lorsque celui-ci fonctionne,  c'est à dire très rarement, et, enfin, le plus important, dans un coin, le centre radio, qui permet de communiquer avec toutes les communautés des environs équipées du même système de transmission radio. Sur  le reste du terrain, à proximité du "manoir", on trouve la salle de réunion des apus, une construction circulaire, dont le sol à failli être notre chambre, un peu plus loin, deux habitations jumelles, l’une en ruine et l’autre en construction : l’ancienne et la nouvelle demeure de l’un des employés. Proche du ruisseau-salle-de-bain, on accède à la maison de l’énigmatique « programme des femmes » dont on ne nous expliquera jamais le contenu. Enfin, beaucoup plus excentrée, séparée du reste par un ru épisodique (dont le niveau monte considérablement quand il pleut), franchissable par un rondin de bois (quand il ne pleut pas), notre palais : l’école ancestrale [LIEN]. Construite dans le cadre d’un programme de soutien à la récupération de la culture awajun et financée par le National Native Addictions Partnership Foundation Inc. (avec des fonds del’agence canadienne de développement international), elle sera notre demeure pendant 4 jours. L’ensemble, enfin, est complété par quelques m² dédiés à la culture de la yuca et d’autres aliments de base, de deux cabanes-toilettes-maison-des-araignées-géantes, et de la rivière-salle-de-bain.

Environ une dizaine d’employés de l’organisation, enfants compris, seront nos compagnons pendant notre séjour ici. Tout comme des dizaines de poulets et de coqs, proliférants, dont l’arrogance et l’insolence prouvent qu’elles et qu’ils croient être en territoire conquis (« croient», façon de parler, évidement). Chose insolite, ces poules là ne font pas d’œufs, nous a-t-on expliqué. Sincèrement, nous n’avons toujours pas compris pourquoi. Il faut dire que nous ne sommes pas non plus spécialistes dans ce domaine. Autre chose curieuse, on ne les mange pas, parce qu’elles/ils font parti du mystérieux « programme des femmes ».  A côté des humains et des gallinacés, il y aussi les araignées. Elles me donnent la chair de poule, façon de parler, bien entendu. Elles sont presque aussi grosses que moi ou que les blattes qu’elles chassent la nuit. Des blattes aussi grandes qu’une souris, elles aussi, imaginez l’ambiance. J’ai même fini par comprendre à quoi servaient les poules : elles mangent aussi les blattes ! D’ailleurs, elles mangent tout, y compris tout ce que quelqu’un a le malheur de laisser trainer dans le coin cuisine. Brrr, heureusement que mon nouveau look 2.0 est là pour me défendre ou, au moins, me faire passer inaperçue. Vive le 2.0 !

L’ensemble, entouré d’une végétation dense, luxuriante, et verte – évidement - me fait un peu penser à une ile ... sur laquelle nous serions échouée, et où, bon gré mal gré, nous allons séjourner pendant quasiment quatre jours, avec, de temps à autre, une sortie en cette mer de vert.


2 - Le Cenepa : Mamayeque, premier apu, première communauté.

A notre arrivée, notre ami Apu des apus (c’est-à-dire président de l’organisation indigène du district) nous explique que nous n’allons pas pouvoir assister à la réunion qui se tiendra le lendemain matin dans la capitale du district et où on parlera du projet minier. Dommage, on était bien intéressé d’en apprendre plus… Mais on accepte l’interdiction. La raison en est simple : « une personne du Ministère de l’environnement sera présente et on ne veut pas donner au gouvernement les raisons de spéculer sur la présence des étrangers et la manipulation de notre lutte par des ONG ». Il faut dire que pour arriver jusqu’au Cenepa il faut avoir une autorisation des organisations indigènes. Pour notre part, on nous en a donné une à l’AIDESEP : un beau papier signé par la présidente qui nous sert beaucoup. L’Apu nous promet, à son retour, de nous expliquer tout ce qu’on veut savoir sur le projet minier. A quand donc son retour ? « Je vous rejoins dès que la réunion est terminée. ». Elle a lieu le lendemain, donc probablement le surlendemain, interprète-t-on. « En m’attendant, si vous êtes d’accord pour payer l’essence, vous pouvez visiter les alentours ». Bonne idée, on n’a pas pris beaucoup d’argent, mais on ne va pas non plus faire des centaines de kilomètres. Après nous nous êtes installés dans l’école ancestrale, nous demandons à nos compagnons de gîte si nous pouvons visiter le village voisin tout proche. Ils insistent pour nous accompagner. Nous voici partis pour une petite marche à travers la forêt. Youpi, un peu d’aventure et surtout du mouvement! Alors que nous ne marchons que depuis 5 minutes, une embarcation faisant un terrible raffut se rapproche de nous : un peque peque (ou « peke peke »). A entendre le bruit hoquetant de son moteur, on comprend pourquoi on l’appelle ainsi. En moins de temps qu’il faut pour le dire, nous voici à son bord en direction du village de Mamayeque. On reconnait bien le côté péruvien des Awajuns. Ici, comme en ville, comme sur la Côte, on ne marche pas…

Mamayeque est un mignon village composé de maisons traditionnelles en bambou, aux toits en feuilles de palmier. Les rues y sont propres, les enfants y chahutent gaiement et les cochons s’engraissent paisiblement. A notre arrivée, la première chose que nous faisons (et qui, comme on le comprend vite, est la règle ici) est d’aller saluer l’apu du village. Notre premier apu. L’intérieur d’une maison awajun est plutôt dépouillé : un lit de bois et/ou de tiges de bambou en guise de matelas, le même que dans note « hôtel » de l’Odecofroc ; une table et des bancs pour manger et un coin cuisine composé de trois rondins de bois positionnés en triangle au milieu duquel se trouve le foyer et … c’est tout. Alors que la discussion a dérivé sur le thème des sodas, dont la vente (mise à part celle des inéluctables coca cola et inca cola) est interdite dans cette communauté pour lutter contre les déchets (bouteilles en plastique qu’on a souvent croisées dans le fleuve), le fils de l’Apu, qui vient de ramener du cacao fraichement récolté de sa plantation, nous propose d’en goûter le jus. Mmm, excellent, même si le goût n’a rien à voir avec le chocolat. La pulpe du cacao est acidulée et sucrée, quelque chose entre le fruit de la passion et la mangue. Un délice !

Voilà, l’Apu est au courant de notre présence et semble nous avoir appréciés, puisqu’il propose même de nous donner deux hectares de terre pour qu’on s’installe à Mamayeque !!! Nous ferions donc partie de la communauté. « Merci, on va réfléchir ». La femme du chef indigène, qui nous rejoint entre temps, n’a pas l’air bien. La pauvre, elle s’est faite attaquée dans la journée par une des pires bestioles du coin: la fourmi guerrière (insula) . On avait déjà fait sa rencontre à Imacita : alors qu’Anna et Jeremy étaient un train d’essayer de la prendre en photo en posant leurs mains à côté pour faire échelle, le maire d’Imacita l’avait tuée d’un coup de chancleta (Tongue ou tong ?) sans concession. D’une, la piqure de cette fourmi volante de plus de deux centimètres de long fait très mal, de deux, la victime se retrouve au lit avec de la fièvre pour 3 jours. Et, en plus, on dit qu’une visite de cette fourmi dans une maison est le résultat d’une brujeria (un sort jeté contre la personne qui y vit). Pas de bol ! Et même si on n’est pas superstitieux, lorsqu’on voit l’état de la femme de l’Apu, se faire piquer par cet insecte, c’est pas de chance ! J’aimerais pas que ça m’arrive.

A la sortie de chez l’Apu, on se met d’accord avec notre chauffeur (du peque peque) sur le prix et l’heure pour la sortie de demain : 7h du matin et 35 dollars pour moins d’une heure de route en tout : c’est le transport le plus cher qu’on aurait payé au Pérou jusqu’à maintenant. Voici une réalité de la vie dans le Cenepa, le transport est hors de prix, car il faut amener l’essence de loin. Face à notre étonnement, nos compagnons de gîte de l’Odecofroc rigolent en nous racontant qu’une fois, une chercheuse de Lima était venue avec environ 2000 euros, une somme coquette pour le Pérou, avec l’idée de visiter l’ensemble des communautés du district. Cela lui avait suffit pour un mois de transport et même pas pour la moitié de ce qu’elle avait prévu de faire. Et sans arnaque !

Avant de repartir vers notre ile, nous passons visiter l’atelier de céramique de Mamayeque, dans lequel les femmes, renouant, depuis peu, avec les techniques de leurs ancêtres, s’appliquent à confectionner des objets (assiettes, bols, plats, etc.) en terre qu’elles peignent à l’aide de pigments naturels (rouge, noir, blanc, vert) et auxquels elles donnent la touche finale en les laquant à la cire. C’est du beau travail. Alors qu’on discute avec une des femmes de l’atelier, le « chien du jardinier » refait surface dans la conversation et nous avons droit à une violente diatribe contre Alan Garcia. Elles non plus n’ont pas aimé la métaphore du docteur Alan. A croire qu’il l’a fait exprès. « Pourquoi est-ce qu’on ne nous respecte pas pour ce qu’on est ? » s’exclame-t-elle. « Nous aussi nous sommes des humains, pas des chiens ». C’est clair ?


C’est le soir, nous voilà rentrés au bercail et il est l’heure de passer à table. Au menu, yuca (un tubercule proche de la patate) et banane verte bouillie, accompagnés d’avoine bouilli au lait en poudre et sucré … aux fourmis, naines cette fois, comme nous pouvons le constater à l’aide de nos lampes de poche frontales qui nous permettent de défier le noir intégral de la nuit amazonienne. On commence à comprendre que le menu ici ne se renouvelle pas souvent. Evidement, ce n’est pas au restaurant, mais comme on a apporté des produits, qui apparemment n’inspirent pas les cuisinières (il n’y a que les femmes qui cuisinent), on se dit qu’il va falloir qu’on mette la main à la pâte.
Une fois le repas englouti, nous ne faisons pas long feu et prenons rapidement la direction de nos lits traditionnels pour une nuit bien méritée. C’est sous un magnifique ciel étoilé et aux sons d’une multitude d’insectes et batraciens mélomanes, agrémenté du regard brillant d’une araignée géante pendue au plafond, que nous nous endormons bon gré mal gré.

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Irkita

mercredi 5 mai 2010

04-02-2010 : Du Rio Marañón au Rio Cenepa

(mise à jour le 5 mai2010)

Avec une demi-heure de retard (seulement), nous sortons de la maison du maire d’Imacita chez qui nous avons passé la nuit, en direction de l’épicerie du village d’abord, pour y acheter les produits qui vont nous nourrir pendant quelques jours : légumes, œufs et riz, pour l’essentiel. Le reste, on verra sur place. On a aussi avec nous les ananas et le café de San Ignacio. C’est notre petit trésor. Puis, nous embarquons. Encore quelques minutes, et nous voilà au milieu du fleuve Marañón, un des affluents de l’Amazone, que nous descendons pendant plus de 3 heures sur une lancha, un bateau qui serait le croisement entre une péniche parisienne et un canoë indigène … si les bateaux se reproduisaient.

Ce n’est pas que je me sente très à l’aise sur les bateaux, mais celui-ci semble entre de bonnes mains. Le copilote se pose devant, pour avoir plus de visibilité, et montre de la main au pilote se situant à l’arrière la direction qu’il doit suivre, pour éviter les deux pires dangers du fleuve : « los palos » et « los pongos. Los palos, dont la consonance me fait penser à « empaler » (mais que  est en fait un mot quecha signifiant porte), voyez l’image, sont des morceaux de bois dont la taille va d’une brindille jusqu’à un tronc, qui peuvent soit trouer la coque du bateau, soit endommager le moteur. Pas très sympa! Entre les deux, ceux sont les pires, parce qu’ils sont très nombreux, et parce qu’ils sont imprévisibles. Los pongos portent aussi leur sens dans leur prononciation. « PONG(os) », pourrait être le bruit de la coque lorsqu’elle les rencontre. C’est quelque chose qui se situe entre récifs fluviaux, rapides et tourbillons, mais dans tous les cas, il vaut mieux les éviter. Eux, leur spécialité, c’est le retournement d’embarcation. Evidement, pour nous faire peur, on nous dit qu’on va devoir franchir une zone de pongos qui durera 10 minutes. Evidement, ce n’est pas vrai et on n’en croisera que quelques-uns admirablement évités par notre pilote.

Malgré cela, le paysage que nous admirons est magnifique, à la hauteur de ce qu’on s’était imaginés. Parfois, nous croisons quelques embarcations qui remontent le fleuve. Dans cette partie du monde, où les routes n’existent pas (ou plus, dans cette partie de la forêt, autrefois, il y en avait une, mais on est pas certain d'avoir bien compris), la navigation fluviale reste le seul moyen de transport. Et beaucoup de personnes habitent sur les rives des rivières et des fleuves, dans des maisons faites de bois et de bambou, recouvertes des feuilles de palmier séchées en guise de toit. Autour de celles-ci, on peut apercevoir des parcelles où les communautés cultivent leurs aliments de base : bananes (platanos), yuca, cacao… 

Enfin, nous voilà, après trois heures de descente du Marañón, sur le rio Cenepa, le fleuve qui donne son nom au district vers lequel nous nous dirigeons. Par sa couleur, le nouveau fleuve ressemble à un grand bol de café au lait. Complètement lisse. Notre embarcation s’y glisse en douceur. 

Puis soudain, c’est le drame. Enfin, pour moi. Le choc sera aussi grand que lorsque mes deux compagnons avaient eu le culot, en ma présence, de dévorer un cousin à moi à San Marcos. A quelques mètres de nous, un autre de mes cousins, un peu plus grand certes, mais qui avait tout l’air d’appartenir à la grande famille des rats-souris-cuyes-et-assimilés, a eu la mauvaise idée de se jeter à l’eau au moment où nous passions à côté de lui … ou plutôt d’elle, car le cousin était une cousine, que j’ai même soupçonnée être enceinte. La lancha, menée par nos amis Awajuns, commence à la poursuivre. La pauvre bête réussit à déjouer la traque pendant plus de 5 minutes avant qu’un violent coup contre le bateau n'achève son calvaire. Et dire qu’Anna et Jérémy regardaient la scène sans sourciller. Quels barbares, ces humains…. 

Le pire restait pourtant à venir. Un des indigènes descend du bateau avant nous. Comme il a participé à la chasse (ou à la pêche ?), il a aussi droit à sa part. Le sang se met à gicler partout sur le bateau. Il dégouline et se mélange avec l’eau qui dilue sa couleur rouge vive et lui fait prendre maintenant des teintes de la … sauce tomate. Effroi et indignation. Devant mes yeux écarquillés, ils viennent de découper une patte à cette cousine assassinée qui avait seulement souhaité traverser le fleuve… Le spectacle de ses articulations mises à nue, de sa chair rouge vif et de ses mamelles mutilées qui ne nourriront pas ses petits finit par avoir raison de mon courage et je ferme les yeux en me réfugiant au plus profond de la poche dans laquelle je fais le parcours… Les souris et les hommes ne font pas partie du même monde. 

L’Amazonie, ça commence bien !



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Irkita

lundi 3 mai 2010

03-02-2010 : Jaen à Imacita, direction l'Amazonie, la vraie...

(Mise à jour le 4 mai 2010)
4h30 du matin, après une nuit très courte, nous voici au lieu de rendez-vous prévu avec notre ami rencontré il y a quelques jours à Bagua qui devrait être accompagné par l’apu des apus du district du Cenepa. Pourquoi y être aussi tôt ? Pour arriver à destination le soir même. Or, des travaux sur la route coupent le passage entre 11h et 16h, il faut donc passer avant.

15 longues minutes se passent avant que nous décidions d’appeler, histoire de réveiller nos compagnons de route qui sont surement en train de rêver qu’ils sont à l’heure : « allo, qu’est ce que vous faîtes ? » « Et vous, on est là, où vous êtes ?» nous répondent-ils. Moment d’hésitation … « Non, nous on est au lieu de rendez-vous et vous n’y êtes pas ». « D’accord, on arrive… ». Le désormais classique « on arrive » nous fait craindre le pire. Cela veut dire qu’on vient de les réveiller et qu’ils doivent encore se préparer. Pour le moment, rien de grave, puisque, contrairement à ce qui était prévu, aucune voiture n’est prête à partir, il faut attendre 5h, pas avant. 4h55, nous rappelons de nouveau nos amis : « Allo, où êtes vous, la voiture va partir ! ». « Ah, en fait, on va vous rattraper plus tard parce qu’on a reçu un coup de fil et on doit voir un conseiller ce matin ». Un coup de fil d’un conseiller à 4h du matin… Bon, on va donc faire la route seuls.

Première étape, Bagua. C’est lors d’un petit déjeuner ce matin là qu’on aura la fameuse conversation avec une métisse sur le supposé cannibalisme des Awajuns, la même qui, ayant vécu 40 ans à la porte de l’Amazonie, n’y a jamais mis les pieds …Bon, c’est son choix, comme on dit, et son petit déjeuner rattrape un peu ses propos incongrus. Toujours pas de nouvelles de nos amis. Nous poursuivons seuls. La chaleur et l’humidité augmentent progressivement, jusqu’à notre arrivé à Imacita, le bout de la route et le commencement du fleuve sur lequel nous devrions poursuivre…mais pas avant demain, nous apprend-on, car, vus les travaux sur la route, nos deux compères n’arriveront pas avant ce soir, et c’est impossible de partir de nuit. Pas grave, nous nous sommes rapprochés de quelques heures et nous n’avons jamais été aussi près de l’Amazonie et des communautés Awajuns du Cenepa, notre objectif depuis maintenant bientôt une semaine.

Pour patienter, nous rencontrons le dirigeant de l’organisation Awajun du district de Imacita et il nous confirme le divorce entre les indigènes et le président du pays, Alan Garcia. Ils n’avaient pas apprécié de se faire traiter de « chiens du jardinier », nous répète-il, mais se faire tirer dessus le 5 juin 2009semble définitivement avoir compromis les derniers espoirs de réconciliation. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on respecte leur mode de vie et qu’on les traite en égaux. Bien, c’est clair. Nous poursuivons, en allant saluer le maire de la ville avec qui nous avions fait connaissance à Bagua lors de la réunion de l’ORPIAN et dont le discours énergique nous avait plu, d’autant plus que nous avions pu le comprendre (il parlait en castillan). « Hola, les amis, vous dormez où ? ». « Pour l’instant, nulle part ». « Très bien, alors vous venez dormir à la maison ». On ne se fait pas prier.

Quelques heures plus tard, après en avoir appris beaucoup plus sur le 5 juin, notamment la présence, le jour des événements, de deux volontaires belges dont les photos ont fait le tour du monde et sans lesquels nous n’aurions que la version du gouvernement, après avoir lu avec effroi l’article d’un éditorialiste parlant des indigènes comme on devait (peut-être) en parler à l’époque où l’on se demandait s’ils avaient une âme, après s’être régalés d’un délicieux plat de pâtes à la sauce blanche préparé par notre hôte et avoir bu quelques bières en compagnie de l’apu des apus du Cenepa arrivé entre temps, après, enfin, avoir eu le fin mot de l’histoire sur son retard de plus de 5 heures, nous nous retrouvons au lit, pour quelques courtes heures de sommeil avant le grand départ pour les entrailles de la forêt la plus emblématique de la planète… Entre anxiété et excitation, je m’endors rapidement, pas mécontente de tout ça.

Ah, oui, vous voulez peut-être savoir pourquoi nos compagnons de route ne nous ont pas rejoint à 4h30 du matin au lieu du rendez-vous? Et bien, l’apu des apus, qui est aussi professeur, a rencontré des anciens élèves ou des collègues (on n’a pas bien compris), la veille au soir. Ils l’avaient invité à une bière, puis à une autre, et ainsi de suite. Le coup de fil de ce matin devait donc être celui d’une blonde (sûrement une Cristal, une des bières péruviennes) bien fraîche dont l’abus donne mal au crâne … Ah ! Ces humains.


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Irkita

mercredi 24 mars 2010

29-01-2010 : Bagua (3), réunion, seconde partie, où nous sommes contents de comprendre l’espagnol

Seconde journée de réunion. Celle-ci commence par le troisième point du programme de la première journée, qui en avait une dizaine. Je n’exagère pas.
La matinée est ainsi dédiée à rattraper le temps perdu, façon de parler, la veille. Niveau organisation, un secrétaire, apu, élu parmi les présents, note les points importants, un second fait la modération et un troisième, un peu plus passif, ceci explique cela, est chargé de surveiller la discipline, dont les temps de parole. Un apu, c’est un chef indigène de l’Amazonie péruvienne. Comme ailleurs, il y a des chefs de chefs et donc des apus d’apus. C’est eux qui participent à la réunion. En plus de la presse, de nous trois et du secrétaire général de l’AIDESEP, un Awajun, d’autres membres (ou employés ? on n’a pas bien compris) de l’AIDESEP, sont également présents. Ils interviennent sur des points de méthodologie, de définition de concepts, de présentation de données. Ils s’occupent de « la partie technique », comme on dit ici. Concrètement, ils synthétisent les idées issues des réflexions des différentes réunions et les transforment en documents, comme par exemple le plan de vie des Awajun de l’ORPIAN, qui correspond à peu près à la façon dont ces derniers souhaitent vivre. Rien que ça ! (enfin, ailleurs, on appelle ce genre de documents « plans stratégiques », ou encore « plans de développement », mais « plan de vie », ça sonne nettement mieux).

D’autres invités arrivent et interviennent au fur et à mesure de cette seconde journée. Un des moments forts de celle-ci est l’accueil des Andins. Si ces derniers, représentés par las rondas campesinas, avaient participé au paro de Bagua au printemps 2009, aujourd’hui semble se dessiner - pour la première fois ? – un front commun ando-amazonien anti-concessions minières. Les discours auxquels nous assistons sont clairs à ce sujet. Le message est fort. En termes symboliques … mais aussi en termes de volume. Ce n’est peut être qu’une impression, mais on dirait qu’ici (au Pérou en général), plus fort on crie lorsqu’on affirme quelque chose, plus vrai cela semble être ! Et certains, notamment parmi les Andins, manient très bien ce principe, si bien que quelques fois, mes petites oreilles de souris sont à la limite d’une explosion. Heureusement, je peux me réfugier dans un sac ou une poche. Qui n’a jamais rêvé d’être une petite souris, hein ?

En discutant, justement avec un de ces Andins - qui, par ailleurs, est un « pur » métisse, des Andes certes, et qui n’a rien d'un indigène, du moins en ce qui concerne son apparence -, nous en apprenons un peu plus sur les « rondas campesinas ». Il nous explique qu’il s’agit d’un système de justice paysanne communautaire reconnu légalement. Comment sanctionne-t-on quelqu’un responsable d’un vol par exemple ? En le condamnant à 6 mois (ou moins) de « cadena rondera » , pendant lesquels le coupable enchaine travaux d’intérêt public pour les communautés le jour et exercices physiques – par exemple, des pompes, la nuit. Ou encore, de la lecture pour s’améliorer ! Ca fait un peu boyscout, mais parait-il que cela fonctionne très bien et que le taux de récidive est très bas. La personne avec qui nous discutons s’avère être le président de la fédération interprovinciale des rondas (Jaen et San Ignacio), dont le siège est à Jaen, ville située à une heure de transport de Bagua. Il nous invite à participer à l’assemblée ordinaire prévue le lendemain. On ne se fait pas prier.

Quelqu’un qui veut de nous, ça fait plaisir. Il faut dire, qu’avec les amazoniens, l’organisation est difficile. A Lima, nous nous sommes mis d’accord avec un apu pour partir dans sa zone, el Cenepa, le lundi suivant (nous sommes un vendredi). El Cenepa est un des 5 districts du département de Bagua, l’un des plus actifs dans la lutte contre les décrets législatifs et qui lutte aussi contre un projet minier situé à la frontière avec l’Equateur, dans la cordillère de Condor, zone où naissent les rivières de la région, dont le rio Cenepa au bord duquel vivent la plupart des communautés awajun de la province. Maintenant, l’apu nous dit que pour notre voyage, cela ne sera pas avant le mercredi. Bon, ce n’est pas grave, même si cela explique comment nous prenons du retard. Tant pis, on va s’occuper. En plus on nous avait prévenu, notre conception du temps n’est pas la même !

Puisqu’on nous a aussi parlé de coopératives de café bio et commerce équitable à Jaen, nous décidons d’y passer le samedi et le dimanche, puis d’aller vérifier ce que la table de concertation de Cajamarca nous avait dit sur la province voisine de San Ignacio. Pas si mal finalement, ce programme. En plus, c’est une bonne occasion d’en apprendre plus sur ce qu’on appelle ici « el comercio justo » du point de vue du producteur, non ?

Que dire de plus sur cette réunion des indigènes Awajun ? Nous assistons en direct à la construction de l’alliance entre les amazoniens et les andins, un appel est lancé pour le 22 février : journée de mobilisation contre les conclusions des tables de dialogue et pour le retour d’Alberto Pizango, le président charismatique de l’AIDESEP qui est exilé au Nicaragua. Les Andins ajoutent aussi aux revendications « contre les concessions minières ». Au niveau politique (au sens élections) aussi, une alliance se dessine, du moins pour les élections régionales. Nous n’avons pas du tout affaire à de « bons gentils sauvages » tout fraichement sortis de la forêt. Nous avons en face de nous des politiques aguerris, maitres en l’art du rebondissement, distillant les infos à la presse afin que chaque jour l’on puisse parler d’eux. C’est de bonne guerre lorsqu’on connait les méthodes de ceux d’en face, c'est-à-dire des entreprises multinationales et du gouvernement ! Le clou de la seconde journée viendra de l’apu du Cenepa, notre ami qui ne veut de nous que le mercredi, lorsque celui-ci prouvera en direct que la rumeur affirmant qu’une ONG (des amis) de Lima lui aurait versé 100 000 soles (33 000 dollars), est fausse, relevé de compte et lettre de sa banque à l’appui. Flash, flash ! C’est bien pour les journaux, et ce n’est que justice.

Avant d’assister à la lecture du compte-rendu des deux journées de réunion, déjà synthétisé, et à la séance de signatures certifiées par le numéro de carte d’identité de chacun, nous avons droit à la lecture de la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indigènes, dont une version imprimée sous forme d’un petit livre est distribuée par l’association Servindi. Une autre de leurs initiatives qui nous a parue intéressante, sous licence creative commons en plus, est un bouquin sur la communication à destination des communautés : comment créer sa web radio, comment faire du montage audio en utilisant des logiciels open source, etc. Pas mal, non ? On aimerait bien avoir des bouquins gratuits comme ça plus souvent.

Une fois la réunion terminée, nous nous mettons d’accord avec « notre ami du café équitable » et « notre ami apu du Cenepa » pour prendre ensemble un taxi afin de rejoindre Jaen. On part chercher nos affaires, et on rappelle : « Allô ? Tu veux que je te rappelle dans une demi-heure, la réunion de la réunion n’est pas encore terminée ? D’accord ». Trente minutes plus tard : « Allô ? Plus tard ? Mais il n’y a plus de taxi et le dernier bus va partir … Ah bon, finalement, on dort ici ?! ». Bof, Bagua, on aime bien, mais on a envie de changer d’ambiance! Alors, nous sautons dans le dernier bus, direction Jaen. Un petit moment de surprise lorsque sur la route un homme armé rentre dans le bus pour demander de l’argent justifiant cela par le fait qu’il assure notre sécurité. Apparemment, cela ne choque personne et, lorsqu’il redescend, nous le voyons rejoindre ses compagnons qui l’attendent dehors, également armés. Tu me paies, je te protège de on-ne-sait-pas-trop-quoi, cela fait un peu mafia comme pratique, non ? Mais bon, si cela se passe comme ça, pourquoi pas.

Enfin, nous voici à Jaen, où nous trouvons un hôtel vraiment pas cher, mais vraiment spartiate. Pas de meubles, pas de serrure, même pas un trou de souris, pour dire ! Bons rêves awajunesques ! Au fait, vous savez ce que cela veut dire Awajun (ou Aguaruna) ? Une des versions voudrait que cela signifie «Le peuple de l’eau». Agua-gente, Awa-jun …

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Irkita

mardi 23 mars 2010

28-01-2010 : Bagua (2) : la réunion, première partie, où nous déplorons de ne pas parler l’Awajun…

En fait, pas grand-chose à en dire. Mise à part l’histoire de la photo et l’élection d’un Wampi comme nouveau vice-président – les Wampis sont moins nombreux et étaient peu représentés jusqu’à là dans les instances de direction de l’organisation -, le reste de la journée s’est déroulé lentement, au rythme des conversations énigmatiques dans la langue maternelle des apus. Et puisque nous ne parlons ni l’Awajun, ni le Wampi, comme les envoyés des deux journaux nationaux acceptés (La Républica – centre, et la Primera – centre gauche) ce jour là, nous n’avons pas compris grand-chose de plus que ce nous savions déjà. Un peu dommage d’avoir des invités qui ne comprennent rien, mais bon, la discrétion était de mise. On a quand même pu discuter rapidement avec deux « stars » du mouvement indigène péruvien, les frères  qui faisaient officiellement l’objet d’un mandat d’arrêt quelque temps auparavant, comme on a pu le lire dans la presse. On nous a ensuite expliqué qu’il s’agissait plus d’un coup politique, une stratégie de pression plus que d’un ordre judiciaire qui doit être exécuté. Curieuse pratique, mais apparemment très utilisée.
A Bagua, on découvre aussi avec un peu d’étonnement, mais après tout pourquoi pas, comme une pointe de racisme envers « les métisses » de la part des indigènes … Décidément, l’homme est vraiment un animal spécial. Les souris banches se sentent-elles supérieures par exemple ? Seulement en nombre, dans les laboratoires, les pauvres, mais sinon, une souris est une souris. Bien sûr, il nous manque peut-être toute l’histoire de domination des uns par les autres…

A la sortie de la réunion, nous nous consolons autour d’une bonne bière bien fraiche portant le nom de Franca et d’un plat de poisson accompagné de son éternelle montagne de riz. Il faut aimer le riz en Amérique Latine parce que niveau accompagnement, trouver autre chose est rare ! Bon, personnellement, je préfère le riz au poisson, normal pour souris, diriez vous ?


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Kri kri
Irkita

lundi 22 mars 2010

28-01-2010 : Bagua (1) : à la lisière de la forêt peuplée de chiens du jardinier mangeurs d’hommes…

Bagua est la capitale de la province de Bagua du département d’Amazonas, qui, comme son nom l’indique, se situe en Amazonie. En réalité, pour vraiment se retrouver dans la forêt, il faut rouler encore quelques heures à partir de Bagua, petite ville de province aux rues poussiéreuses, à l’horizon plutôt déboisé, aux habitants souriants et détendus, à la connexion internet catastrophique et aux cucarachas envahissantes, où nous nous retrouvons en cette fin du mois de janvier 2010.

Pourquoi venir à Bagua capitale, dite également Bagua chica ou Bagua tout-court, qui n’est même pas à proprement parler une ville amazonienne et qui ne figure dans aucun guide touristique ? Si nous sommes ici, c’est parce que nous y avons été invités par l’AIDESEP (Association Inter Ethnique de Développement de l’Amazonie péruvienne) pour assister à une réunion extraordinaire de l’ORPIAN, l’une de ses 8 bases régionales. Et pas la moindre. Quelques jours plus tard, une habitante métisse de la ville qui tient un petit café de « produits bio et bons pour la santé », nous mettra en garde contre les Indiens – Awajuns et Wampis – qui composent cette organisation. « Attention si vous allez dans la forêt, ils mangent des humains et ils punissent les fautifs en les laissant se faire dévorer par les fourmis !... mais ce n’est pas de leur faute, ce sont des sauvages, des enfants en somme… ». Racistes, les Péruviens ? Il faut dire que la presse locale et nationale a plutôt bien travaillé dans ce sens. Pour ce qui est de cette dame d’une cinquantaine d’années qui se montre si gentiment préoccupée par notre sort, elle vit à Bagua depuis quarante ans, et elle n’est jamais allée dans « la forêt ». « Mais les gens disent que… ». Du classique.


Bien plus que pour leur prétendu (et évidemment complètement inventé) cannibalisme, les Awajuns et Wampis intéressent les médias péruviens et internationaux surtout depuis le massacre du 5 juin 2009, connu aujourd’hui sous le nom du Baguazo.

Quel fût leur rôle dans ce massacre, qui a laissé, officiellement, près de 200 blessés et 34 victimes mortelles : 23 morts et un disparu du côté de la police et 10 civiles décédés (indigènes et métisses) ?.

Si l’on croit les personnes présentes ce jour là, c'est-à-dire eux-mêmes, les membres des « rondas campesinas » des provinces de Jaen et de San Ignacio (Cajamarca), ainsi que deux coopérants belges dont les photos ont permis une médiatisation rapide des événements, mais aussi les différents rapports des organisations internationales de défense des droits de l’homme comme la FIDH et Amnesty International, l’implication des Awajuns et des Wampis dans les événements du 5 juin 2009, le fut surtout en tant que victimes. Si en revanche, on en croit la police, les enquêtes du gouvernement, les journaux péruviens et les conclusions de la commission d’enquête formée dans le cadre des tables de dialogue mises en place suite à ces événements, la responsabilité du Baguazo est à la charge des indigènes, qui – selon les dires de tous ces acteurs cités plus haut - en plus d’être sous-développés, sont des narco-terroristes-paramilitaires. Et, bien sûr, des « chiens du jardinier » qui, pour des raisons profondément égoïstes, empêchent le développement du pays. .

Un peu moins d’un an après avoir publié cette profession de foi, dans le cadre de la mise en œuvre des Traités de Libre Commerce (signés avec les Etats Unis, avec la Chine et en cours de négociation avec le Japon) et en vue du futur Accord d'Association avec l'Union européenne, Alan Garcia adopte un paquet de 99 décrets législatifs qui cherchent à mettre à jour la législation péruvienne pour qu’elle corresponde à ce qui est prévu dans ces traités. En pratique, et en ce qui concerne l’Amazonie, il s’agit notamment de changer le régime d’utilisation du sol et de parcelliser 70% du territoire de la forêt en le divisant en lots qui seront ensuite attribués aux transnationales minières et pétrolières, surtout, mais aussi pour la production d'agro-carburants, la capture de carbone, les monocultures agricoles et forestières, etc. Ces lots se trouvent en grande partie dans des zones classées réserves naturelles ou sur les territoires habités par les peuples indigènes.

Si le pétrole est déjà exploité en Amazonie (à bien plus petite échelle que ce qui est prévu aujourd’hui), notamment dans le département de Loreto, où les populations Ashuar en paient les frais, pour ce qui concerne l’exploitation minière, les concessions en Amazonie sont nouvelles. Les projets miniers débordent donc de leur zone d’implantation habituelle, à savoir la Sierra (montagne) et la Costa (la côte) pour faire leurs trous - c’est le cas de le dire - dans la forêt. Chez les Awajuns et les Wampis, à la frontière avec l’Equateur, il s’agit d’une entreprise minière canadienne (comme les 60% des entreprises minières au monde), au doux nom d’Afrodita. .
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Ainsi, quand, dès août 2008, l’AIDESEP, l’une des deux organisations indigènes de l’Amazonie (la deuxième, la CONAP, se montre au début plus conciliante), exige la dérogation des décrets législatifs et la consultation des peuples indigènes, c’est pour défendre les territoires indigènes et leurs modes de vie, mais aussi pour protester contre le modèle du prétendu «développement » qui transforme la forêt amazonienne en quartier de bœuf pour multinationales. .

Après une première mobilisation en 2008, le gouvernement s’engage à déroger deux décrets dont l’adoption simplifiait les modalités de vente des terres collectives. En avril 2009, l’AIDESEP appelle à une grève générale. Les différentes communautés indigènes Awajuns et Wampis, en premier lieu ceux du département du Cenepa, entament un processus de résistance qui finira par réunir près de 3000 d'entre eux à Bagua, un nombre énorme lorsqu’on connait l’éloignement de la plupart des communautés de la capitale du département. Certaines d’entre elles sont à plusieurs jours de marche et de canoë. Plusieurs milliers de ronderos, membres des « rondas campesinas » (on en parlera plus loin) des provinces de Jaen et de San Ignacio de la région de Cajamarca, se joindront aussi aux indigènes, en assumant une bonne partie de la logistique (en amenant les aliments, etc.). Entre autres actions de protestation, les indigènes occupent la station de service N°6 de l’entreprise publique Petroperu, où ils détiennent 11 policiers. De même, les indigènes et les ronderos couperont, pendant plus de 50 jours, l’accès routier à l’Amazonie en bloquant une portion de la route Fernando Belaunde Terry connue comme « Curva del Diablo ». Le « paro » (blocage de routes) est la méthode de contestation non violente la plus populaire en Amérique latine. A ce titre, tous les gouvernements des pays de la région, qu’ils soient conservateurs, libéraux ou progressistes, sont en train de légiférer (ou l’ont déjà fait) en l’interdisant et en le condamnant fortement. Certains diront qu’il faut respecter l’ordre public, et d’autres qu’il y a une criminalisation inacceptable de la contestation. Quand on traite de terroristes des personnes qui bloquent (parfois à quelques dizaines seulement) la circulation, sachant que c’est une pratique aussi fréquente que de faire la grève en France, je ne peux m’empêcher d’être d’accord avec les seconds (enfin, « être d’accord » est un euphémisme). .


Le 4 juin, le Congrès suspend le débat sur l’annulation des décrets et le gouvernement envoie la police, en force, parce que, comme tout le monde le sait, négocier avec ces sauvages n’est pas possible, d’autant plus qu’ils ont du mal à maîtriser le castillan. Le 5 juin, c’est l’affrontement. On ne sait pas ce que se sont dit les chefs de la police et les apus (chefs traditionnels) indigènes avant que la police ouvre le feu sur la foule, mais on nous a raconté que lors d’un face-à-face entre les forces de l’ordre et les Ashuars de Loreto, alors que ces derniers réclamaient la réparation des dommages environnementaux causés par l’exploitation du pétrole sur leur territoire, un apu avait prévenu la police : « si les choses dérapent, nous sommes des guerriers, nous répliquerons. Sauf que moi et mes frères, nous savons pourquoi nous allons mourir, alors que vous, vous ne savez pas ».   .

La police fait feu à la Curva del diablo. Quand la nouvelle arrive aux indigènes qui bloquent la estacion 6, ils répliquent en mettant à mort les 11 policiers détenus. A Bagua aussi, la situation dégénère. Près de 200 blessés et 34 morts : 24 policiers (dont un disparu) et 10 civiles, selon la version officielle. Officieusement, on donne des chiffres de civils tués allant jusqu’à quelques centaines. Pourquoi ne compte-t-on pas les morts ? Parce qu’on dit que les corps ont été mis dans des sacs plastiques avant d’être jetés à l’eau ! Un rondero de la province de San Ignacio, qu’on rencontrera plus tard, dit l’avoir vu par ses propres yeux, d’autres témoignages confirment. Terrible.
Voilà, en grandes lignes, l’histoire du 5 juin 2009. Ensuite, savoir pourquoi est-ce que ce jour là les forces de police se sont mises à tirer à balles réelles, sachant que 11 d’entre eux étaient aux mains des indigènes et que, dans le code de l’honneur des Awajuns et Wampis, la mort d’un frère appelle la mort d’un ennemi, est une autre histoire et on ne peut faire que des suppositions.

Le 18 juin, le Congrès s’engage à déroger deux autres décrets législatifs (le 1064 et le 1090) et, depuis, le gouvernement et des représentants de la société civile et des organisations indigènes se sont retrouvés autour de 4 tables de dialogue pour désamorcer le conflit. Les conclusions, qui sont tombées une semaine avant la réunion à laquelle nous assistons, ne sont pas acceptées par les amazoniens, notamment celles de la première table de dialogue qui concernent justement les événements du 5 juin, pour lesquels toute la responsabilité est remise sur les indigènes. Ils n’apprécient pas non plus les photos diffusées dans la presse qui les accusent du kidnaping du policier disparu. Pour eux, il s’agit d’un montage car personne, ni le ministère de la défense, ni les enquêteurs indépendants chargés de l’affaire,  n’est en mesure de montrer la vidéo dont est issue cette capture d’écran Même le père de la victime ne semble pas croire à cette version de l’histoire. L’ambiance n’est donc pas à la réconciliation. Voilà, en aussi bref que possible (!!!), pourquoi nous sommes à Bagua aujourd’hui. On en parle sur ALDEAH.


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